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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Reflets glacés à la Galerie Étoile


Ève Lemoyne

La lumière du matin pénétrait les hautes verrières de la Galerie Étoile, se brisant en éclats dorés sur les murs immaculés. Ève Lemoyne, debout au centre de cet espace résonnant de perfection, laissait son regard glacial glisser sur les œuvres exposées. Les sculptures, les toiles et les installations semblaient disposées avec une précision chirurgicale, chaque pièce occupant exactement l’espace qui lui revenait. Rien n’était laissé au hasard, et pourtant, une tension sourde persistait en Ève, une pression à peine contenue par son attention méticuleuse.

Elle jeta un coup d’œil à son reflet dans une vitre, rectifiant d’un geste presque imperceptible le col de sa veste noire. Ses talons claquaient doucement sur le sol en marbre poli tandis qu’elle traversait la galerie, ses gestes précis et méthodiques trahissant l’aura de contrôle qu’elle cultivait depuis des années.

La vente privée débuterait dans une heure. Les collectionneurs les plus influents de Paris et d’ailleurs allaient affluer, chacun espérant s’approprier un fragment de cette exclusivité soigneusement orchestrée par Ève. Mais un détail l’agaçait : un éclairage légèrement mal ajusté ou la position d’une pièce qui semblait détonner. Elle vérifia une dernière fois la disposition des œuvres, son regard s’arrêtant sur une toile abstraite d’un artiste prometteur. Ses doigts effleurèrent distraitement son collier minimaliste, tandis que son esprit était déjà absorbé par les calculs stratégiques de la journée.

« Tout est prêt, Mademoiselle Lemoyne », déclara une voix feutrée derrière elle.

Ève se retourna pour croiser le regard attentif de Laurent Duval, son allié professionnel et le galeriste en chef. Il portait un blazer en tweed élégant, et son expression trahissait un mélange de professionnalisme et de sollicitude.

« Bien », répondit-elle, laconique. « Vous avez vérifié les archives ? Je ne veux aucun écart dans les informations que nous leur fournirons. Ils doivent être convaincus que chaque pièce ici vaut l’investissement. »

Laurent hocha la tête, un sourire discret mais approbateur sur les lèvres. « Tout est en ordre. Vous pourriez peut-être vous détendre une minute, Ève. Ce matin n’a rien d’inhabituel pour vous. »

Elle répondit par un sourire glacial, presque imperceptible. « Détendre ? Ce mot n’existe pas dans le dictionnaire d’une vente privée. »

Laurent esquissa un sourire plus chaleureux, mais n’insista pas. Alors qu’elle s’apprêtait à retourner à son inspection, une œuvre en particulier attira son attention. Une série de petites sculptures en plâtre, alignées sur une table basse dans un coin légèrement ombragé de la galerie. Elles n’étaient pas répertoriées dans le catalogue officiel, ce qui était inhabituel. Ève fronça les sourcils et s’approcha, ses talons résonnant comme un métronome dans le silence cérémonial.

Les sculptures représentaient des formes humaines, mais privées de leurs visages. Les silhouettes semblaient communiquer une émotion brute et palpable, comme si elles luttaient pour se libérer d’un vide oppressant. Ève sentit un frisson lui parcourir l’échine. Le plâtre, rugueux et imparfait, avait une texture qui contrastait avec la perfection froide des murs. La lumière tombait de biais sur ces figures anonymes, projetant des ombres déformées qui semblaient presque vivantes.

« Laurent, ces sculptures ne figurent pas dans la liste que vous m’avez transmise. Pourquoi ? » demanda-t-elle, sa voix plus tranchante qu’elle ne l’avait voulu.

Laurent s’approcha et contempla les œuvres d’un air pensif. « Ah, celles-ci. Elles viennent d’un artiste que je suis depuis quelque temps, mais il est… disons, difficile à cadrer dans le cadre d’une exposition commerciale. »

« Difficile à cadrer ? » répéta-t-elle, ses yeux bleus perçants fixant Laurent.

« Raphaël Verdier », répondit-il. « Un sculpteur indépendant. Il refuse de se plier aux attentes du marché ou à toute forme de compromis. Mais son talent est indéniable, vous ne trouvez pas ? »

Ève observa les sculptures avec une attention renouvelée. Il y avait quelque chose d’intrigant dans leur simplicité. Elles semblaient capturer une essence humaine, mais d’une manière presque intangible.

« Pourquoi ces visages absents ? » murmura-t-elle, presque pour elle-même.

« C’est sa signature, en quelque sorte. Il travaille à partir de ce qu’il sent des gens, plutôt que ce qu’il voit. Une approche… particulière, qui trouve son origine dans son histoire personnelle. Mais je crois que vous devriez le découvrir par vous-même. »

Une ombre de curiosité traversa le visage d’Ève, bien qu’elle tenta de la masquer. « Où puis-je le trouver ? »

Laurent hésita un instant. « Il travaille dans un atelier en périphérie de la ville. C’est un homme réservé, souvent réticent à se mêler au monde des galeries. Je peux organiser une rencontre, mais je vous préviens, il n’est pas du genre à être impressionné par des arguments commerciaux. »

Ève croisa les bras, son menton légèrement relevé. « Il n’a pas besoin d’être impressionné. Il a simplement besoin de reconnaître une opportunité quand elle se présente. »

Laurent haussa un sourcil, l’air amusé mais prudent. « Très bien. Je m’occuperai des détails. Mais allez-y avec prudence, Ève. Raphaël est… différent. »

Elle acquiesça, mais son esprit était déjà ailleurs, concentré sur cette tâche nouvelle. Raphaël Verdier. Aucun nom ne lui était moins familier, mais ces sculptures, avec leur absence frappante de visages, résonnaient étrangement en elle. Elles évoquaient une brèche qu’elle s’efforçait d’ignorer — une fissure dissimulée sous la surface glaciale qu’elle entretenait avec soin.

La lumière changea légèrement, annonçant l’arrivée de la fin de la matinée. Des voix s’élevèrent dans l’entrée de la galerie alors que les premiers invités prestigieux faisaient leur apparition, leurs rires et conversations feutrées se mêlant au parfum des cafés servis dans le salon adjacent.

Ève ajusta une dernière fois sa posture, se préparant à endosser son masque de perfection. Mais une pensée persistante l’accompagnait : pour la première fois depuis longtemps, une œuvre d’art n’était pas simplement une transaction ou un outil de contrôle. Elle était une énigme, et Ève Lemoyne n’avait jamais rencontré une énigme qu’elle ne pouvait résoudre.