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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Retour à Paris


Louise Vernier

Le clapotis régulier de la pluie sur le toit du taxi accompagnait les pensées de Louise, lourdes et incessantes. La voiture glissait sur les boulevards trempés de Paris, les lumières des réverbères se reflétant dans les flaques d’eau comme des étoiles mourantes. Louise observait la ville défiler à travers la vitre embuée, son visage baigné d’une lumière vacillante. Elle n’était pas revenue depuis des années. Paris, la ville de son enfance, lui paraissait à la fois familière et étrangère, comme une peinture qu’elle aurait contemplée mille fois, mais dont les détails lui échappaient désormais.

Ses doigts effleuraient nerveusement le cuir de son sac. À l’intérieur reposait cette lettre, soigneusement pliée, qui avait bouleversé son quotidien. Le contrat qu’elle contenait promettait une rénovation prestigieuse, un projet qui aurait dû la réjouir. Mais ce n’était pas le cas. Le nom inscrit en haut du document suffisait à raviver des souvenirs douloureux : Corso.

Élio Corso.

Louise inspira profondément, mais son souffle s’échappa dans un tremblement qu’elle ne put contrôler. Accepter ce projet avait été un pari risqué, une décision qu’elle avait longuement pesée. Ce n’était pas seulement une question de carrière. C’était une confrontation avec son passé, une nécessité qu’elle avait repoussée trop longtemps.

Le taxi s’arrêta devant un immeuble haussmannien du Marais. Le concierge l’attendait sous un parapluie noir, son expression sévère adoucie par ses gestes précis.

« Mademoiselle Vernier, bienvenue. Tout est prêt dans l’appartement. »

Louise hocha la tête, esquissant un sourire poli avant de le suivre à l’intérieur. L’appartement, comme elle s’y attendait, était impeccablement aménagé mais impersonnel. Les murs blancs immaculés, les meubles minimalistes et la grande baie vitrée donnant sur une cour intérieure semblaient refléter son propre besoin de contrôle. Pourtant, quelques éléments trahissaient son métier : sur une table, des croquis enroulés et des échantillons de matériaux disposés méthodiquement rappelaient son monde de création et de lignes parfaites.

Elle déposa son sac sur une chaise et s’approcha de la fenêtre. La pluie tombait toujours, brouillant la verdure des plantes grimpantes dans la cour. Une enveloppe noire, posée sur la table basse, attira son regard.

Ses doigts tremblèrent légèrement lorsqu’elle l’ouvrit. À l’intérieur, une carte élégante portait une inscription manuscrite :

« Le Manoir Corso, ce soir, 22 heures. Rien ne sera oublié. É.C. »

Un frisson glacé parcourut son échine. Ses mains se crispèrent autour de la carte, et elle ferma un instant les yeux. Le choc du souvenir était plus profond qu’elle ne l’avait anticipé. Son nom seul suffisait à faire remonter des images fugaces : un sourire dangereux, des regards chargés de promesses non tenues... et ce jour où tout avait basculé.

Elle se laissa tomber sur le canapé, fixant un point invisible devant elle. Sa respiration était rapide, presque saccadée. Pourquoi maintenant ? Pourquoi l’avoir appelée ici, après toutes ces années ? Mais au fond, elle le savait. Elle n’avait pas le choix. Si elle voulait comprendre pourquoi ce projet lui avait été confié, elle devait affronter Élio Corso.

***

Le manoir se dressait dans l’obscurité, monumental et oppressant. Les colonnes classiques, visibles à travers le rideau de pluie, semblaient porter le fardeau de décennies de secrets enfouis. Louise descendit de la voiture, son parapluie à la main, et gravit les marches qui menaient à l’immense porte en bois sombre.

Avant qu’elle ne puisse frapper, la porte s’ouvrit sur un homme qui semblait taillé dans la pierre : Matteo, devina-t-elle. Sa silhouette massive et son costume impeccable dégageaient une autorité glaciale.

« Suivez-moi », dit-il, sa voix aussi dure que son regard.

L’intérieur du manoir exsudait une grandeur fanée. Les fresques effacées sur les plafonds semblaient pleurer une époque révolue. Le parquet grinçait sous ses pas, et chaque pièce qu’ils traversaient semblait respirer une histoire lourde de mystères.

Matteo la conduisit dans un grand salon où la lumière vacillante des chandeliers créait un jeu d’ombres sur les murs ornés de tapisseries défraîchies. C’est là qu’elle le vit.

Élio Corso se tenait près de la cheminée, une main posée négligemment sur le manteau de marbre. Sa silhouette imposante dominait la pièce, et son costume sombre accentuait l’intensité perçante de son regard bleu. Louise sentit un nœud se former dans son estomac. Sa poigne se resserra sur la poignée de son parapluie.

« Louise Vernier », dit-il, sa voix grave et maîtrisée résonnant dans le silence. « Cela fait longtemps. »

Elle inspira profondément et se redressa, accrochée à son propre sang-froid. « Élio Corso. Vous n’avez décidément pas perdu votre goût pour le dramatique. »

Un sourire fugace joua sur ses lèvres, mais son expression resta impénétrable. « Et vous, vous n’avez rien perdu de votre esprit, à ce que je vois. J’espère que votre voyage n’a pas été trop éprouvant. »

Son air courtois ne la trompait pas. Elle croisa les bras, son regard aussi acéré que ses mots. « Épargnez-moi les politesses, Élio. Pourquoi suis-je ici ? »

Il s’approcha lentement, ses pas résonnant sur le parquet, jusqu’à ce qu’il soit à quelques pas d’elle. « Vous êtes ici parce que j’ai besoin de vos compétences. Mais aussi parce qu’il est temps de régler ce qui a été laissé en suspens. »

Son regard accrocha le sien, et durant un instant, elle crut discerner une ombre de regret dans ses yeux.

« Vous pensez que je vais simplement oublier tout ce qui s’est passé ? » riposta-t-elle, sa voix teintée d’une froideur calculée. « Vous avez beaucoup à rattraper, Élio. Et ce manoir en ruine n’y changera rien. »

Il haussa un sourcil, une lueur d’amusement traversant brièvement son visage. « Peut-être, mais il y a des choses que vous ne pouvez pas fuir éternellement. Matteo vous montrera les plans. Prenez le temps d’explorer ce lieu. Vous pourriez trouver des réponses qui vous manquent encore. »

Il se détourna, fixant les flammes dans la cheminée. Louise sentit la frustration monter en elle, mélangée à une pointe de curiosité qu’elle aurait préféré ignorer.

Matteo réapparut, imposant et silencieux. « Suivez-moi », dit-il simplement.

Alors qu’il la guidait à travers les couloirs sombres du manoir, Louise ne pouvait s’empêcher de ressentir une étrange impression. Ce lieu, avec ses ombres mouvantes et ses murmures imaginaires, semblait presque vivant.

Lorsqu’ils atteignirent une salle à demi éclairée, Matteo lui tendit un rouleau de plans. « Voici votre terrain de jeu. Faites en sorte de ne pas décevoir. »

Louise ouvrit les plans, ses yeux parcourant les détails complexes des structures. Un détail particulier attira son attention : une aile condamnée, marquée d’un simple « accès interdit ».

« Qu’y a-t-il là-bas ? » demanda-t-elle en jetant un regard incisif à Matteo.

Il esquissa un sourire froid sans répondre immédiatement. « Cela ne fait pas partie de votre contrat. »

Louise rangea les plans, mais son esprit s’affolait déjà de suppositions. Évidemment, rien ici ne serait simple.

En quittant le manoir, la pluie s’était calmée, mais l’air restait lourd, chargé de promesses non tenues et de vérités encore cachées. En regagnant son appartement, elle jeta un dernier regard à la ville à travers la vitre embuée. Elle se demanda si accepter ce projet n’était pas une erreur.

Mais une chose était certaine : Paris, le manoir, Élio… tout cela faisait partie d’un puzzle qu’elle ne pouvait plus ignorer.

Le murmure de la ville, presque indistinct, semblait lui souffler un avertissement. Rien ne serait oublié.