Chapitre 2 — Ombres du Passé
Louise Vernier
La pluie avait cessé, mais une fine brume enveloppait le manoir Corso lorsqu’elle y retourna le lendemain matin. Le bâtiment semblait encore plus imposant sous la lumière grise de l’aube. Les colonnes portaient un poids invisible, et la pierre maintenant humide exsudait une odeur de mousse et de terre. Louise inspira profondément avant de pousser l’imposante porte en bois. Matteo l’attendait dans le hall, toujours impassible, les bras croisés.
« Vous êtes ponctuelle, » déclara-t-il sans chaleur. « Vous savez où commencer. Je suis ici si vous avez des questions. »
« J’en ai déjà beaucoup, » répliqua Louise, son ton acéré. Mais Matteo ne répondit pas, se contentant d’un léger hochement de tête avant de tourner les talons et de disparaître dans l’un des nombreux couloirs sombres. Louise demeura immobile un instant, ses yeux parcourant les détails du hall principal. L’endroit avait bien été magnifique autrefois, mais la négligence et le temps avaient laissé leurs marques : des fissures couraient le long des murs, les tapisseries fanées se dérobaient sous une fine couche de poussière, et le parquet grinçait à chaque pas. Un froid inattendu semblait s’insinuer sous ses vêtements, la faisant frissonner.
Elle ouvrit le rouleau de plans qu’elle avait ramené avec elle. Les lignes nettes et les annotations précises contrastaient violemment avec l’état chaotique du manoir. Ses yeux se posèrent à nouveau sur l’aile interdite, indiquée par une mention « Accès restreint » sur les plans. Une vague de curiosité insatiable l’envahit, mais elle savait que Matteo, ou peut-être même Élio lui-même, surveillerait ses mouvements. Elle devait jouer prudemment.
Louise s’aventura dans une aile accessible, suivant les rénovations prévues sur son plan. Les anciennes fresques au plafond attiraient son regard, leurs couleurs à moitié effacées semblant murmurer des fragments d’histoire. En passant sous une arche sculptée, elle déboucha dans une grande salle de réception. Les murs portaient encore des traces éclatantes de dorures, et des lustres en cristal, ternis mais majestueux, pendaient au plafond. Cependant, ce qui captiva son attention fut une fresque sur le mur nord, à moitié dissimulée par une immense bibliothèque.
Louise contourna la pièce et examina l’œuvre. La scène représentait une allégorie évidente : une silhouette féminine, baignée de lumière, tendait la main vers une silhouette masculine qui se fondait dans l’ombre. Leur posture transmettait une lutte déchirante entre attraction et répulsion. Une fissure traversait précisément la main tendue de la figure féminine, comme si le mur lui-même avait choisi de mutiler la scène. Louise sentit sa gorge se serrer : quelque chose dans cette fresque résonnait étrangement avec elle. Une douleur sourde, presque oubliée, sembla remonter à la surface, et elle se demanda si cette œuvre reflétait une vérité qu’elle n’avait pas encore osé confronter.
Un détail attira son attention : dans le coin inférieur droit, une petite signature, presque effacée, portait les initiales « A.C. ». Elle fronça les sourcils, mémorisant cette inscription.
« Fascinant, n’est-ce pas ? »
La voix glaciale d’Élio résonna derrière elle, brisant le silence de la pièce. Louise se retourna brusquement, son cœur battant plus vite qu’elle ne voulait l’admettre. Il se tenait à l’entrée, impeccablement vêtu, une ombre imposante dans la lumière tamisée de la salle.
« Vous vous amusez à me surprendre, apparemment, » répliqua-t-elle avec froideur.
Il esquissa un sourire, mais ses yeux restèrent sérieux. « Cette fresque est l’une des rares choses ici que le temps n’a pas totalement détruite. Elle a été peinte par un ancêtre du clan Corso. Une époque où nous étions plus préoccupés par l’art que par… d’autres affaires. »
« Et maintenant, vous préférez les secrets ? » riposta-t-elle en croisant les bras.
Il haussa légèrement un sourcil. « C’est de famille, je suppose. » Il s’approcha, son regard se posant sur la fresque. « Cette pièce raconte une histoire. Peut-être que, si vous y prêtez attention, elle pourra répondre à certaines de vos questions. »
Louise plissa les yeux, cherchant à discerner un double sens dans ses paroles. « Pourquoi ne pas me dire directement ce que je suis censée trouver ici ? J’ai autre chose à faire que de résoudre des énigmes. »
« Mais ce ne serait pas amusant, » murmura-t-il presque pour lui-même, son sourire énigmatique réapparaissant. Avant qu’elle ne puisse répondre, il pivota et quitta la pièce sans un mot de plus, ses pas résonnant dans le couloir.
Furieuse, Louise serra les poings. La frustration la gagnait : Élio jouait avec elle, l’entraînant dans un jeu dont elle ignorait les règles. Mais elle ne pouvait ignorer la vérité : cette fresque, ce manoir, tout cela avait un sens qu’elle devait percer. Et elle ne pouvait se permettre de partir sans le découvrir.
Elle passa encore plusieurs heures à examiner les différentes salles, prenant des notes sur l’état des structures, les réparations nécessaires, et les éléments architecturaux qu’elle pouvait encore préserver. Cependant, son esprit retournait sans cesse à l’aile interdite. En passant près de l’escalier qui y menait, elle sentit une étrange tension dans l’air, comme si le manoir lui-même retenait son souffle.
Elle s’arrêta devant la porte de l’aile condamnée. Le bois sombre était orné de gravures délicates, mais la serrure était imposante, presque menaçante. Une sensation inexplicable, un mélange de crainte et de fascination, l’envahit. Elle posa la main sur la poignée, hésitant. Que cachait Élio derrière cette porte ?
« Vous êtes perdue, mademoiselle Vernier ? »
La voix de Matteo la fit sursauter. Il se tenait dans le couloir, son regard perçant fixé sur elle. Sa présence semblait absorber toute la lumière autour de lui, et Louise sentit une pointe de défi monter en elle.
« Pas du tout, » répondit-elle sèchement. « Je vérifiais simplement les accès. »
« Cet accès n’est pas concerné par vos travaux. » Son ton était ferme, laissant peu de place à la discussion. Une légère menace transpirait dans ses mots, assez subtile pour provoquer un frisson, mais assez claire pour qu’elle comprenne qu’elle ne passerait pas.
Louise le fixa, refusant de baisser les yeux. « Je me demande pourquoi. »
Matteo esquissa un sourire froid, mais ne répondit pas. Il se contenta de l’observer pendant un long moment avant de tourner les talons et de s’éloigner, ses pas lourds résonnant dans le couloir désert.
Déterminée à ne pas se laisser intimider, Louise retourna dans la salle de réception pour examiner à nouveau la fresque. Elle s’arrêta devant la bibliothèque, son regard se fixant sur un détail qu’elle n’avait pas remarqué auparavant : une fine rainure dans le mur, à peine visible, qui courait derrière l’une des étagères. Un passage secret ? Son instinct lui criait de creuser davantage, mais un bruit dans le couloir la fit sursauter. Elle n’était pas seule.
Précautionneusement, elle recula, notant mentalement l’emplacement pour y revenir plus tard. Son exploration pour la journée était terminée, mais sa détermination était plus forte que jamais. Le manoir Corso abritait bien plus que des souvenirs familiaux — il était le gardien de secrets qui pouvaient tout changer.
En quittant le manoir dans la lumière déclinante de l’après-midi, elle se retourna pour jeter un dernier regard à l’imposante structure. Les ombres s’allongeaient sur les colonnes et les fenêtres, créant l’illusion que le bâtiment l’observait. Louise serra les plans contre elle, consciente que chaque pas qu’elle faisait la rapprochait d’un précipice qu’elle ne pouvait plus éviter.
La brume s’épaississait, enveloppant le manoir comme un linceul. Louise se fit une promesse silencieuse : quoi qu’il arrive, elle découvrirait les vérités enfouies dans ces murs. Paris l’avait appelée, et elle ne partirait pas sans avoir obtenu les réponses qu’elle cherchait.