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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Au Café des Lumières


Louise Blanc

Le Café des Lumières était une institution parisienne à part entière, une enclave pour les penseurs, les rêveurs et les insoumis. Ses murs recouverts de livres anciens semblaient murmurer des secrets, témoins muets des débats intellectuels qui y avaient résonné depuis des décennies. Louise poussa la porte avec un mélange d’excitation et de nervosité, ses talons claquant brièvement sur le carrelage usé avant de s’enfoncer dans le cocon de murmures et d’arômes de café fraîchement moulu. Le bourdonnement familier des conversations animées la réconforta un instant, mais elle savait qu’elle n’était pas là pour se détendre.

Ses yeux noisette balayèrent la pièce, scrutant chaque recoin avec l’attention aiguisée d’une journaliste. Elle repéra rapidement Anna, installée à leur table habituelle dans un coin baigné par une lumière douce. Son sac à bandoulière battant légèrement contre sa hanche, Louise se fraya un chemin entre les tables encombrées, son foulard rouge vif attirant quelques regards curieux.

— Tu es là depuis longtemps ? demanda-t-elle en s’asseyant, déposant son sac sur la chaise voisine.

— Juste assez pour me perdre dans les méandres de Simone de Beauvoir, répondit Anna avec un sourire en coin, refermant son livre d’un geste dramatique. Et toi, qu’est-ce qui te fait courir aujourd’hui ?

Louise haussa les épaules, feignant une nonchalance qu’elle ne ressentait pas.

— J’ai une idée. Peut-être une grande idée. Ou peut-être un désastre monumental.

Anna arqua un sourcil, l’encourageant à poursuivre. Louise s’appuya contre le dossier de sa chaise, croisa les bras et fixa un instant la machine à expresso qui sifflait dans un coin.

— Les femmes dans des mondes qui ne veulent pas d’elles. C’est ça, mon sujet.

Anna ne répondit pas immédiatement, observant Louise comme un joueur d’échecs examinant un plateau complexe.

— Ambitieux, concéda-t-elle enfin. Mais tu n’as jamais eu peur de te salir les mains pour une bonne histoire.

— Cette fois, ça va au-delà d’une bonne histoire. Je veux quelque chose qui frappe fort, qui remue les consciences.

Anna hocha lentement la tête, mais une lueur de prudence passa dans ses yeux.

— Et tu as une idée de cible ?

Louise tira un cahier de son sac et l’ouvrit, dévoilant une page griffonnée de notes, de noms et de flèches reliant les uns aux autres. Elle pointa un nom en particulier, encerclé à plusieurs reprises : Sophie Laval.

— Ancienne prodige des échecs. Elle a remporté des tournois majeurs avant de disparaître complètement de la scène, il y a huit ans. J’ai fouillé un peu. Aucun article récent, pas de présence médiatique. Juste un silence assourdissant.

Anna fronça les sourcils, son index traçant distraitement le bord de sa tasse.

— Sophie Laval… Le nom me dit quelque chose. Son frère, Alex, n’est-il pas encore actif dans le circuit ?

Louise acquiesça.

— Champion de France en titre. Mais c’est elle qui m’intéresse. Il y a une omerta autour de son départ, et ça sent le scandale à plein nez.

Anna soupira, prenant une gorgée de son café avant de répondre.

— Tu sais que ce monde est un nid de serpents, non ? C’est l’élite des élites, pas le genre d’endroit où on t’accueille à bras ouverts si tu viens remuer la boue.

— Justement, rétorqua Louise, son ton devenant plus incisif. C’est précisément pourquoi je dois m’y intéresser.

Anna s’inclina légèrement vers elle, ses doigts jouant avec la cuillère dans sa tasse.

— Et ton plan pour la contacter ?

Louise se cala au fond de sa chaise, un sourire en coin se dessinant sur ses lèvres.

— Direct, comme toujours. Un email. Un message simple, respectueux, mais insistant.

Anna éclata de rire, son éclat de voix attirant quelques regards furtifs des autres clients.

— Oh, Louise. Toujours à foncer dans le tas.

— On ne brise pas des murs à coups de chuchotements, dit-elle en haussant les épaules.

Anna la regarda avec une affection mêlée d’admiration.

— Si quelqu’un peut réussir à obtenir une réponse de Sophie Laval, c’est bien toi. Mais fais attention, Louise. Ce genre d’histoire peut te coûter plus qu’un peu de sommeil.

Louise détourna les yeux vers la fenêtre, observant la lumière des lampadaires filtrer à travers les feuilles. Une ombre de doute passa brièvement sur son visage, mais elle la chassa rapidement.

— Tu sais, dit-elle après un moment de silence, Sophie Laval m’intrigue depuis que je suis tombée sur un vieux reportage sur elle. Une photo : elle était si jeune, devant un échiquier immense, entourée d’hommes qui semblaient la sous-estimer. Elle avait cet air déterminé, comme si le monde entier s’effondrait mais qu’elle restait debout. Depuis, je n’arrête pas de penser à ce que ça a dû lui coûter.

Anna l’écouta attentivement, puis hocha la tête avec gravité.

— Alors, fais-le. Mais sois prête à frapper un mur ou deux.

Le serveur posa deux croissants sur leur table, interrompant leur conversation. Louise arracha un morceau du sien, le silence s’installant brièvement entre elles alors qu’elle réfléchissait à ses prochaines étapes.

— Tu crois qu’elle répondra ? demanda finalement Anna, brisant la pause.

Louise haussa les épaules, son sourire revenant, bien que teinté d’un soupçon d’incertitude.

— Qu’elle réponde ou non, je trouverai une façon de la joindre.

Anna leva sa tasse comme pour porter un toast.

— À ta ténacité, alors.

Louise leva également sa tasse, mais ses pensées étaient déjà loin. Elle imaginait les méandres de ce monde d’échecs opaque, se demandant à quel point ses règles étaient vraiment différentes de celles des systèmes qu’elle avait appris à défier. Une partie où elle devait absolument anticiper chaque coup.

À peine sortie du café, elle sortit son téléphone et rédigea le message qu’elle avait en tête. Chaque mot était pesé, chaque phrase calibrée avec soin.

« Madame Laval,

Je suis Louise Blanc, journaliste. Votre parcours dans le monde des échecs a marqué l’histoire, et votre absence ne fait que le rendre plus intrigant. Je souhaiterais vous rencontrer pour discuter d’un projet d’article qui, je l’espère, pourrait mettre en lumière des aspects importants de votre expérience.

Je suis consciente que vous avez peut-être des réserves, mais mon but est de raconter votre histoire telle que vous voulez la partager.

Dans l’attente de votre réponse,

Bien à vous,

Louise Blanc »

Elle relut le message deux fois avant de l’envoyer. Pendant une fraction de seconde, son doigt hésita au-dessus de l’écran. Puis, avec une inspiration rapide, elle appuya sur « envoyer ». Elle rangea son téléphone dans sa poche, son pas devenant plus rapide alors qu’elle se rapprochait de son appartement. Une énergie nouvelle animait chacun de ses mouvements, mêlée à une pointe de nervosité.

Elle ne savait pas encore que cet email serait le premier coup dans une partie infiniment plus complexe qu’elle ne pouvait l’imaginer.