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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Turbulences et Souvenirs Enchaînés


Isabelle Laurent

Alors qu'Isabelle Laurent montait à bord de l’avion, le léger vrombissement des moteurs résonnait sous les semelles de ses bottines en cuir, un rythme qui semblait étrangement en harmonie avec le tumulte de ses pensées. Son appareil photo, fidèle compagnon suspendu à son cou, heurtait doucement sa poitrine, son poids familier lui apportant un semblant de stabilité au milieu du chaos de l’embarquement. Distraitement, elle ajusta la sangle usée, ses doigts effleurant le métal lisse du boîtier de son Leica, tout en jetant un œil à son billet : siège 14B. Le siège du milieu. Bien sûr.

Elle poussa un soupir, léger mais résigné, ses yeux verts cherchant la rangée tandis que la voix aimable de l’hôtesse de l’air résonnait, guidant les passagers à ranger leurs affaires. Elle esquissa un sourire poli à un homme qui peinait à loger un bagage surdimensionné dans le compartiment supérieur, se décalant gracieusement pour lui céder le passage, ses mouvements empreints d’une fluidité habituelle acquise au fil des années passées à naviguer dans des espaces bondés avec un équipement fragile.

Son esprit était déjà accaparé par le vernissage à Paris. Ce moment devait être son apothéose : ses photographies exposées dans la capitale qui avait nourri ses aspirations artistiques. Mais, derrière l’excitation, une inquiétude sourde persistait. Paris, cette ville magnifique, abritait aussi ses fantômes. Cette pensée s’insinua tandis qu’elle glissait dans son siège, rangeant son sac en cuir sous le fauteuil et ajustant machinalement son écharpe.

Elle réajustait distraitement la sangle de son appareil photo – un geste familier, presque méditatif – lorsqu’une voix, grave et cruellement familière, interrompit le fil de ses pensées.

« Excusez-moi. »

Son corps tout entier se tendit, ses doigts se crispant sur la sangle comme s’il s’agissait d’une bouée de sauvetage. Cette voix traversait les années, la ramenant à une version d’elle-même qu’elle avait tenté d’oublier. Lentement, elle tourna la tête, se préparant à l’impact.

Et il était là.

Julien Moreau se tenait dans l’allée, large d’épaules, un charme nonchalant émanant de sa silhouette. Une veste en cuir reposait sur son bras, et ses cheveux sombres, désormais parsemés de gris aux tempes, encadraient des yeux qui autrefois représentaient un refuge mais portaient maintenant une nuance plus acérée – du ressentiment, peut-être, ou de l’incrédulité.

Son cœur fit une embardée, bien qu’elle s’efforçât de garder une expression neutre. Les années n’avaient fait qu’accentuer sa présence, affinant les traits de l’homme qu’elle avait autrefois aimé.

« Tu te moques de moi, » murmura-t-elle à voix basse, presque inaudible dans le tumulte des passagers en train de s’installer.

Un sourcil de Julien se haussa légèrement en guise de réponse. Il consulta son billet. « 14C, » déclara-t-il avec une froideur maîtrisée.

Sans un mot de plus, il s’installa sur le siège côté allée, ses gestes mesurés, presque méthodiques. Isabelle détourna rapidement le regard vers le hublot, prétendant s’intéresser à la vue du tarmac. Pourtant, elle ne pouvait ignorer cette tension subtile dans l’air, ni le parfum discret de thym et de café qui l’accompagnait, éveillant des souvenirs qu’elle n’avait pas convoqués.

De tous les vols, de tous les sièges, il fallait que ce soit celui-là.

Lorsque l’avion entama son roulage, un silence pesant s’installa entre eux. Isabelle sentait la présence de Julien comme une électricité dans l’air, son coude frôlant brièvement le sien lorsqu’il ajusta sa ceinture. Elle fixait obstinément le hublot, s’efforçant de concentrer ses pensées sur tout sauf lui – son discours d’ouverture, les réglages d’éclairage pour ses photographies… Mais la proximité de Julien était impossible à ignorer.

« Tu traînes encore ce truc-là ? » La voix de Julien rompit le silence, empreinte d’un sarcasme familier.

Son regard suivit le sien jusqu’au Leica reposant contre son chemisier. « Certaines habitudes ont la vie dure, » répondit-elle, ses mots plus mordants qu’elle ne l’avait prévu.

Julien s’adossa à son siège, son expression indéchiffrable. « Bien sûr. C’est tellement plus simple de se cacher derrière un objectif que de regarder la réalité en face. »

La mâchoire d’Isabelle se crispa. Elle voulut riposter, mais l’avion tressaillit alors qu’il s’alignait sur la piste. Ses doigts se refermèrent instinctivement sur les accoudoirs. « La réalité, » finit-elle par dire, sa voix glaciale, « est surestimée. »

Julien ne répondit pas. Pourtant, elle sentait son regard pesant, chargé de ces mots qu’il ne prononçait pas. Les moteurs rugirent, et l’avion prit son envol. Isabelle ferma les yeux, concentrant son attention sur le rythme de sa respiration. Elle détestait les décollages – cette impression que le sol s’effaçait sous elle, ne laissant que du vide et une incertitude vertigineuse.

Lorsque l’avion atteignit son altitude de croisière, les turbulences commencèrent. D’abord un frémissement léger, mais bientôt la cabine toute entière fut secouée par des soubresauts plus marqués. Les mains d’Isabelle agrippaient les accoudoirs, ses jointures blanchies par la tension.

« Détends-toi, » murmura Julien sur un ton curieusement apaisant.

« Je vais bien, » rétorqua-t-elle sèchement, bien que ses ongles s’enfonçaient dans le tissu, trahissant son calme apparent.

Une secousse plus forte ébranla l’avion. La main de Julien se posa instinctivement sur la sienne, ferme et chaude. La surprise la cloua sur place, et elle baissa les yeux sur leurs mains entrelacées. Ses doigts, usés par des années de travail manuel, enlaçaient les siens avec une douceur inattendue.

Pendant un moment, aucun d’eux ne bougea.

Les turbulences s’apaisèrent peu à peu, mais Julien ne retira pas tout de suite sa main. Lorsqu’ils croisèrent leurs regards, son expression était prudente, comme s’il avançait sur un terrain incertain.

« Désolé, » murmura-t-il en retirant sa main précipitamment, comme s’il s’était brûlé.

Isabelle relâcha ses doigts, le fantôme de son contact continuant de hanter sa peau. « Ce n’est rien, » dit-elle, une légère tremblote dans la voix.

L’embarras de ce moment fut interrompu lorsque son appareil photo, instable sur ses genoux, glissa et atterrit sur ceux de Julien. Il l’attrapa avec réflexe, surpris.

« Fais attention, » siffla-t-elle en tendant la main pour le récupérer.

« Toujours aussi maladroite, » répliqua-t-il, un sourire fugitif effleurant ses lèvres.

Elle plissa les yeux en récupérant son appareil, le serrant contre elle comme une barrière. « Et toi, toujours aussi délicat qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine. »

Le coin des lèvres de Julien se courba imperceptiblement. Ce n’était pas un sourire franc, mais cela s’en approchait. Isabelle détourna rapidement le regard, serrant son Leica contre elle comme une ancre pour ses souvenirs menaçants.

Le reste du vol se déroula dans un silence tendu, rythmé seulement par les regards volés de Julien qu’Isabelle prétendait ignorer.Elle tenta de se plonger dans le magazine de bord, mais les mots se brouillaient tandis que son esprit rejouait sans cesse la chaleur de sa main sur la sienne et la manière dont son regard s'était adouci, ne serait-ce qu'un bref instant.

Lorsque le capitaine annonça leur descente vers Paris, Isabelle expira profondément, sentant la tension dans sa poitrine se relâcher légèrement. Elle observa la ville émerger sous les nuages, ses rues et ses toits s'étendant à perte de vue, baignés dans les teintes dorées du début de soirée.

« Paris », murmura Julien, presque pour lui-même.

Isabelle tourna la tête et surprit l'expression de nostalgie sur son visage avant qu'il ne la dissimule. Elle voulut dire quelque chose—n'importe quoi—mais les mots restèrent coincés dans sa gorge.

L'avion atterrit dans un bruit sourd, et la cabine s'anima aussitôt—téléphones bourdonnant, compartiments au-dessus des sièges s'ouvrant bruyamment. Isabelle détacha sa ceinture et attrapa son sac, prenant soin d'éviter tout contact avec Julien.

Alors qu'ils se faufilaient dans l'allée, Julien se pencha légèrement vers elle. « Bonne chance pour… ce que tu es venue faire ici. »

Elle s'arrêta, son regard effleurant brièvement son visage. « Et bonne chance pour… ce que tu ne fais pas. »

Un léger sourire passa sur ses lèvres, mais il n'ajouta rien de plus tandis qu'ils quittaient l'avion.

À l'extérieur du terminal, l'air frais de Paris les accueillit, mêlé aux effluves de marrons grillés, de kérosène et d'une subtile odeur de lavande. Isabelle resserra son écharpe autour de son cou, déterminée à laisser Julien et les souvenirs qu'il ravivait derrière elle.

Mais alors qu'elle approchait de la station de taxis, un panneau attira son attention : GRÈVE DES TRANSPORTS—SERVICES LIMITÉS.

Elle grogna intérieurement, son soulagement d'échapper à Julien étant de courte durée. Se retournant, elle le trouva debout à quelques mètres, lisant le même panneau.

Leurs regards se croisèrent, et elle devina déjà ce qu'il allait proposer.

« Oh non », dit-elle en secouant la tête.

« C'est pratique », rétorqua-t-il. « Nous allons tous les deux en ville. On partage une voiture. »

« Je préfère marcher », marmonna-t-elle, bien que l'idée de trimballer son matériel à travers Paris la fit hésiter.

Julien haussa un sourcil, son expression mêlant défi et amusement. « Comme tu veux. Mais si tu changes d'avis… »

Il fit un geste en direction du comptoir de location de voitures avant de s'éloigner, laissant Isabelle là, tiraillée entre son orgueil et le sens pratique.

Elle soupira, serrant la sangle de son appareil photo. Paris prouvait déjà qu'elle pouvait être aussi imprévisible que jamais.