Chapitre 1 — Les ombres du passé
Léna
Les couloirs austères de l’Université Saint-Éloi étaient imprégnés d’une lumière blanche et froide, filtrée par les hautes fenêtres qui dominaient les murs en pierre grise. Le bruit des pas précipités résonnait, mêlé aux éclats de rires et aux conversations pressées des étudiants se dirigeant vers leurs cours. Léna Moreau marchait lentement, son sac de cuir suspendu à son épaule, semblant glisser dans cet environnement sans s’y intégrer. Elle avait appris à se fondre dans la foule, à effacer sa présence, comme un spectre évoluant parmi les vivants.
Pourtant, derrière ses grands yeux bleus cernés, une tempête grondait. Les sons autour d’elle se brouillaient et s’éteignaient par moments, remplacés par des cris lointains, des sirènes stridentes, des échos d’un passé qu’elle portait toujours en elle. Ses doigts fins serraient les sangles de son sac, blanchissant sous la pression, alors qu’une tension sourde habitait ses muscles.
En passant près d’un panneau d’affichage dans le hall principal, son regard s’attarda sur une affiche annonçant un séminaire à venir. Le nom d’un étudiant récemment inscrit y figurait, pourtant elle détourna rapidement les yeux, sans oser réfléchir davantage.
Quand elle arriva à la salle de classe, elle choisit un siège près de la fenêtre, comme à son habitude. De là, elle pouvait observer le parc en contrebas, ses tilleuls imposants projetant des ombres mouvantes sur les pavés. Les feuilles mortes virevoltaient sous la caresse d’un vent d’automne, créant une danse hypnotique. L’espace d’un instant, cette scène lui permit d’oublier l’agitation qui régnait autour d’elle.
Le professeur entama son cours de psychologie cognitive, mais Léna peinait à se concentrer. Les mots semblaient flotter autour d’elle sans jamais s’ancrer, noyés sous la fatigue accumulée et les fragments de rêves qui persistaient encore dans son esprit. La nuit précédente, comme tant d’autres avant elle, avait été marquée par un cauchemar. Sa sœur, Camille, lui apparaissait toujours vivante, souriante… jusqu’à ce que tout bascule dans un chaos insoutenable.
Elle ferma brièvement les yeux pour chasser l’image, mais elle restait gravée sur ses paupières. À quoi bon lutter ? Les cauchemars faisaient partie de sa vie désormais, une seconde réalité dont elle ne pouvait échapper.
De l’autre côté de la salle, un murmure attira son attention. Deux étudiantes échangeaient des commentaires en baissant la voix, mais un mot parvint jusqu’à elle : « massacre ». Son souffle se coupa un instant. Elles ne parlaient probablement pas d’elle ou de Camille, mais ce mot, prononcé si négligemment, fit surgir une vague de colère dans son ventre. Elle détourna les yeux, serrant les poings sous la table, s’efforçant de reprendre le contrôle.
À la fin du cours, une main se posa doucement sur son épaule. Elle sursauta, se retournant pour croiser le regard de Mathieu.
« Désolé, je ne voulais pas te faire peur, » dit-il avec un sourire rassurant. « Ça va ? Tu avais l’air… ailleurs. »
Léna hocha la tête, cherchant ses mots. Mathieu était son ancre, la personne qui veillait sur elle depuis l’accident. Pourtant, même lui ne pouvait comprendre toute l’étendue de ce qui la hantait.
« Oui, je vais bien. Juste fatiguée, » dit-elle finalement, sans grande conviction.
Il fronça les sourcils, cherchant à percer son armure, mais n’insista pas. Ils descendirent ensemble les escaliers en pierre, leurs pas résonnant dans le silence entre eux. Mathieu parlait de ses projets pour le week-end, mais Léna peinait à suivre.
« Tu devrais venir, » dit-il finalement.
Elle sortit de sa torpeur. « Venir où ? »
« À la soirée de vendredi, chez Pierre. Ça te ferait du bien de sortir un peu, de voir du monde. »
Léna réprima un soupir. Ces soirées la terrifiaient plus qu’elles ne l’aidaient. Trop de bruit, trop de rires, et surtout trop de questions implicites auxquelles elle ne voulait pas répondre.
« Je ne sais pas, » murmura-t-elle. « Peut-être. »
Mathieu pinça les lèvres, visiblement déçu, mais il détourna rapidement le regard. « D’accord, réfléchis-y, » lâcha-t-il d’un ton léger, masquant son inquiétude.
Un peu plus tard, Léna se réfugia dans la bibliothèque centrale, son sanctuaire. Les plafonds hauts et les étagères imposantes conféraient au lieu une solennité rassurante. Elle s’installa à une table isolée, ouvrant son manuel d’études. Mais à peine avait-elle tourné la première page que son esprit dériva à nouveau.
Elle sortit de son sac un petit carnet noir où elle notait des pensées éparses. Les pages étaient remplies de phrases inachevées, de questions qui la hantaient depuis trois ans. Le stylo suspendu au-dessus du papier, elle hésita un long moment avant de tracer une ligne unique :
*Pourquoi ne puis-je avancer ?*
Elle referma brusquement le carnet, comme si ces mots risquaient d’attirer des regards indiscrets.
La vérité, bien sûr, était qu’elle ne voulait pas avancer. Pas vraiment. L’idée de laisser derrière elle sa sœur, son sourire, ses rires… c’était insupportable. Mais rester figée dans le passé n’était pas une option non plus.
Le reste de la journée se déroula de manière floue. Léna passa de cours en cours, parlant peu, évitant les regards. Ce n’est qu’en fin d’après-midi, alors qu’elle rentrait à son appartement, que la réalité la rattrapa.
Le silence de son studio était presque oppressant. Elle posa son sac sur le sol, retirant ses chaussures avec des gestes mécaniques. Ses yeux furent immédiatement attirés par la boîte en métal dissimulée sous son lit. Elle s’agenouilla lentement, tendant une main hésitante vers elle.
Un flot de souvenirs afflua : des rires partagés, des disputes futiles, et cette dernière journée, si ordinaire en apparence. Son souffle s’accéléra légèrement. Mais au dernier moment, sa main retomba. Pas aujourd’hui. Peut-être jamais.
Le soir venu, après un dîner frugal, elle s’allongea sur son lit, les yeux fixant le plafond. La lampe de chevet projetait des ombres irrégulières sur les murs, et le bruit des voisins dans la cour semblait étrangement lointain.
Elle rêva encore cette nuit-là. Camille était là, vêtue de son uniforme scolaire, tendant une main vers elle avec un sourire triste. Cette fois, elle murmurait quelque chose d’incompréhensible. Léna tendit la main pour la saisir, mais la vision s’effaça, remplacée par un coup de feu assourdissant.
Léna se réveilla en sursaut, le souffle court, la gorge nouée. Elle se leva et s’approcha de la fenêtre, posant une main tremblante sur la vitre froide. En bas, un chat traversait la cour avec indifférence avant de disparaître dans l’obscurité.
Elle ferma les yeux, cherchant un semblant de calme. Une chose était certaine : l’ombre de Camille ne la quitterait pas. Pas tant qu’elle n’aurait pas trouvé un moyen de faire la paix avec elle-même.
Dans un murmure, elle se parla à elle-même : « Je vais y arriver. »
Mais aussitôt, une pensée acerbe lui traversa l’esprit : *Et si je n’en étais pas capable ?*