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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Les Masques de la Soirée


Éléonore "Léo" Duval

La lumière des chandeliers se reflétait dans les verres de champagne, projetant des éclats dorés sur les murs immaculés de l’hôtel particulier. Éléonore Duval se tenait en retrait, une coupe à la main, son regard balayant la salle. Des cercles d’invités élégamment vêtus discutaient à voix basse, leurs murmures et rires feutrés se mêlant au vibrato délicat d’un quatuor à cordes. Chaque détail, de l’odeur florale subtile qui imprégnait l’air au bruissement des robes de soirée, trahissait l’opulence et le pouvoir qui imprégnaient les lieux. Les fresques au plafond dépeignaient des scènes mythologiques qui semblaient être là pour rappeler à chaque invité sa place dans cette hiérarchie sociale impitoyable.

Léo, dans un tailleur noir ajusté, parfait mélange de sobriété et d’élégance, paraissait à sa place parmi cette foule. Pourtant, elle se sentait étrangère. Son métier lui avait appris à naviguer dans ce type d’arène, mais ce soir-là, ses instincts l’alertaient. Depuis son arrivée, une tension indéfinissable la rongeait. Elle n’était pas ici pour se mêler à la haute société parisienne. Son client, Rafael Ortiz, l’avait invitée à cette soirée sous le prétexte d’un gala caritatif, mais Léo savait qu’il s’agissait d’un prétexte. Ortiz n’était pas du genre à se préoccuper de bonnes œuvres. Elle était venue pour observer, tenter de comprendre pourquoi un homme comme lui voulait être ici, entouré de politiciens et de magnats de l’industrie.

Elle repéra Ortiz près du bar, vêtu d’un costume gris anthracite, toujours impeccable. Il discutait avec un homme d’une cinquantaine d’années qu’elle reconnut immédiatement : un député réputé pour son influence discrète mais omniprésente dans les cercles judiciaires. Ortiz était tendu, la mâchoire crispée malgré son sourire de façade. Léo fronça les sourcils. Elle connaissait Ortiz suffisamment pour savoir que ses affaires avaient peu à voir avec la légalité, et voir cet homme politique converser avec tant de familiarité l’inquiétait.

Elle s’approcha discrètement, ajustant son allure pour paraître détendue tout en tendant l’oreille.

« …les cargaisons doivent arriver sans encombre. Nous avons investi trop d’efforts pour échouer maintenant, » murmurait Ortiz, sa voix basse mais ferme.

Le député hocha la tête, jetant un regard furtif autour de lui avant de répondre, à peine audible. « Tout est en place. Mais si ça remonte jusqu’à moi, je ne peux rien garantir. »

Ortiz resserra sa prise sur son verre, le bruit du cristal contre ses doigts trahissant une frustration contenue. « Ça n’arrivera pas, » répondit-il d’un ton tranchant, presque menaçant.

Léo pinça les lèvres. Ces quelques mots suffisaient à confirmer ce qu’elle soupçonnait : Ortiz utilisait cette soirée pour sceller des affaires bien plus obscures que les apparences ne le laissaient deviner. Un frisson d’inquiétude la parcourut. Si quelqu’un découvrait que son cabinet représentait Ortiz, elle risquait de voir son nom éclaboussé par un scandale.

Elle s’éloigna avant d’être remarquée, son esprit déjà en train de cataloguer les implications. Pourquoi Ortiz semblait-il si nerveux ? Et pourquoi ce député, connu pour son obsession de préserver son image publique, prenait-il autant de risques ? Une tension sourde s’installait en elle, mélange d’appréhension et de frustration.

Elle s’arrêta près d’une table décorée de petits fours, cherchant à se fondre dans la foule tout en analysant ses prochaines actions. C’est alors qu’elle sentit un regard insistant. Léo releva les yeux et croisa les prunelles sombres d’un homme à l’autre bout de la salle.

Grand, athlétique, vêtu d’un costume sombre impeccablement taillé, il se tenait légèrement en retrait de l’agitation, observant la scène avec une intensité calculée. Il ne parlait à personne, et pourtant, sa simple présence semblait imposer un certain respect. Une rumeur discrète parmi les invités parlait d’un homme mystérieux arrivé sans escorte, ce qui était rare dans ce genre de cercles. Léo comprit immédiatement qu’il s’agissait de lui.

Leur regard se maintint une fraction de seconde de trop. Léo détourna les yeux, feignant l’indifférence, mais elle sentit son cœur s’accélérer. L’homme connaissait-il Ortiz ? Était-il ici pour les mêmes raisons ? Une intuition lui soufflait qu’il n’était pas un simple spectateur. Elle décida de le surveiller discrètement, mais ce fut lui qui bougea en premier.

Quelques instants plus tard, il se dirigea d’un pas assuré vers elle. Son approche, lente et mesurée, était presque théâtrale, comme s’il voulait qu’elle ressente chaque seconde de son avancée. Léo sentit une vague d’appréhension l’envahir, mais elle ne bougea pas, ancrée dans son rôle d’avocate froide et imperturbable.

Lorsqu’il arriva à sa hauteur, il lui adressa un sourire poli, mais son regard restait perçant, presque intrusif.

« Madame Duval, je présume ? » Sa voix grave, avec un léger accent mexicain, semblait caresser chaque mot. Il savait déjà qui elle était. Cela confirmait ses soupçons : cet homme n’était pas là par hasard.

« Je ne crois pas avoir eu l’honneur de faire votre connaissance, » répondit-elle, son ton mesuré, mais teinté d’une pointe d’ironie.

L’homme inclina légèrement la tête, un geste presque aristocratique. « Alejandro Carrera. Un ami d’un ami. »

Léo haussa un sourcil. Ce nom ne lui était pas inconnu. Ortiz l’avait vaguement mentionné lors de discussions sur ses « partenaires d’affaires », mais sans jamais entrer dans les détails. Si Carrera était effectivement lié aux affaires d’Ortiz, alors sa présence ici était tout sauf anodine.

« Et que puis-je faire pour vous, Monsieur Carrera ? » demanda-t-elle, décidant de conserver son masque professionnel.

Il esquissa un sourire en coin, un sourire qui semblait contenir bien plus que ce qu’il laissait paraître. « Ce n’est pas ce que vous pouvez faire pour moi, mais ce que je peux faire pour vous. »

Léo sentit ses muscles se raidir. Il jouait à un jeu, un jeu dont elle ne connaissait pas encore les règles. Mais elle n’allait pas se laisser intimider. « Fascinant. Mais je doute avoir besoin de vos services. »

« Peut-être pas encore, » répondit-il doucement, ses yeux ne quittant pas les siens. « Mais un conseil gratuit : faites attention à vos fréquentations. Certaines alliances peuvent être… dangereuses. »

Un silence tendu s’installa, et Léo lut dans son regard une connaissance troublante, comme s’il en savait déjà bien plus sur elle qu’il ne le voulait admettre.

Avant qu’elle ne puisse répondre, il s’éloigna, la laissant figée sur place. Ses mots résonnaient dans son esprit comme une alarme silencieuse. Était-ce une menace voilée ? Une mise en garde sincère ? Dans tous les cas, Alejandro Carrera venait de s’inscrire sur sa liste de préoccupations majeures.

Léo reposa sa coupe de champagne sur une table et quitta la soirée sans un regard en arrière. La brume nocturne recouvrait la ville alors qu’elle marchait rapidement vers sa voiture, ses talons claquant contre les pavés. Elle remarqua un détail étrange : une silhouette sombre, immobile près d’un lampadaire, qui semblait la regarder avant de disparaître dans l’ombre.

Elle s’assit derrière le volant, serrant les mains autour du volant. C’était une erreur de venir ici. Ortiz, Carrera, le député… Cette soirée n’avait rien d’un gala innocent. Elle avait plongé la tête la première dans un labyrinthe d’intrigues qui dépassaient de loin ce qu’elle était prête à affronter.

Alors qu’elle démarrait le moteur, une pensée s’imposa à son esprit : elle devait se préparer. Quelque chose approchait, une tempête qu’elle ne pourrait éviter. Et au fond d’elle, une partie qu’elle détestait admettre attendait avec une excitation glaciale de voir jusqu’où cela la mènerait.