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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Un adieu voilé


Camille Delacroix

Le ciel parisien, d'un gris uniforme, semblait exhaler une mélancolie lourde qui pesait sur la ville. Au cimetière du Père-Lachaise, les silhouettes vêtues de noir formaient un cercle étroit autour d’un cercueil en acajou, posé sur un tapis d’herbe détrempée. Camille Delacroix, drapée dans un manteau noir impeccablement ajusté, se tenait droite, les yeux fixés sur le prêtre qui récitait des prières d’une voix monocorde. Une mèche de ses cheveux châtain clair, animée par le vent frais, s’échappa de sa coiffure soignée, mais elle ne bougea pas. Figée, telle une statue de marbre incarnant à la fois le chagrin et une détermination farouche.

Le silence, entrecoupé par les sanglots discrets d’une femme dans la foule, était oppressant. Camille sentait sur elle les regards des invités, curieux, pesants, comme des projecteurs braqués sur une scène où elle jouait un rôle qu’elle n’avait pas choisi. Héritière d’un empire hôtelier, elle savait que cet enterrement n’était pas seulement un adieu. C’était un transfert de pouvoir, une transition où alliances et ambitions se recalculaient. Mais elle n’était pas prête, pas encore.

Son regard glissa sur les visages de l’assemblée. Antoine Gauthier, le partenaire d’affaires de longue date de son père, se tenait légèrement en retrait. Sa stature corpulente semblait étrangement comprimée dans son pardessus sombre. À travers ses lunettes embuées par l’humidité, il lançait des regards furtifs, presque paranoïaques, comme s’il cherchait à éviter quelque chose – ou quelqu’un. À ses côtés, Victoria Marceau, sa meilleure amie et avocate, triturait nerveusement un mouchoir en lin entre ses doigts tremblants. Son visage élégant, encadré par un chapeau noir, était marqué par une tension qu’elle ne parvenait pas à dissimuler sous ses sourires d’apparence. Camille, attentive, nota cette agitation, mais elle garda le silence. Ce n’était ni le lieu ni le moment pour des questions.

Un mouvement attira son attention. À la périphérie du groupe, un homme inconnu, vêtu d’un long manteau foncé, semblait se fondre dans l’ombre des cyprès. Il détourna rapidement les yeux lorsqu’il croisa le regard de Camille, mais pas assez vite pour ne pas éveiller sa curiosité. Était-il un simple invité ou quelqu’un qui n’avait pas sa place ici ? Cette pensée s’ajouta à la liste croissante de soupçons qui l’assaillaient.

"Nous lui disons adieu aujourd’hui, mais son esprit vivra à travers vous, mademoiselle Delacroix," conclut le prêtre en regardant directement Camille. Ces mots, bien qu’attendus, résonnèrent comme une injonction. Tous les regards se tournèrent vers elle, une attente silencieuse et palpable. Inspirant profondément, elle fit un pas en avant, fixant le cercueil comme si, même dans la mort, son père pouvait encore lui offrir un conseil.

"Merci à tous d’être venus honorer la mémoire de mon père," commença-t-elle, sa voix posée, soigneusement maîtrisée pour ne pas trahir son trouble intérieur. "Il était un homme complexe, visionnaire, et malgré ses absences, il a laissé un héritage que je m’efforcerai de protéger." Une pause bien calculée. "Mais il nous a aussi laissés des responsabilités… et des questions. Aujourd’hui, je demande non seulement votre soutien, mais aussi votre patience, alors que nous continuons à avancer."

Elle s’arrêta, observant brièvement les réactions dans la foule. Un murmure ténu se propagea, mais Camille capta l’échange de regards entre Antoine et Victoria. Ces détails, bien que fugaces, se gravèrent dans son esprit. Elle acheva son discours par un hochement de tête succinct avant de reculer, laissant au prêtre le soin de conclure la cérémonie.

Alors que les invités commençaient à se disperser, certains s’approchèrent pour lui offrir leurs condoléances. Elle accepta leurs mots avec un sourire poli, répondant avec des phrases automatiques, mais son esprit était ailleurs, captif de l’enveloppe que quelqu’un lui avait discrètement glissée plus tôt. La texture rugueuse du papier sous ses doigts était un rappel constant qu’elle portait à présent plus qu’un simple deuil.

"Camille." La voix d’Antoine la tira de ses pensées. Il s’approcha, son visage rond affichant une expression ambiguë, un mélange de compassion et de curiosité. "Je voulais simplement te dire que je suis là pour toi, si tu as besoin de quoi que ce soit."

"Merci, Antoine," répondit-elle, sa voix neutre, presque distante. "Je saurai m’en souvenir."

"Ton père aurait été fier de toi aujourd’hui," ajouta-t-il. Mais ses yeux, derrière ses lunettes, semblaient analyser chaque nuance de son expression, à la recherche d’une faiblesse. Camille se contenta d’un sourire courtois avant de s’éloigner, ses talons claquant légèrement sur les pavés humides.

Victoria apparut à ses côtés, son teint pâle rehaussé par l’ombre de son chapeau. "Camille, tu vas bien ? C’était… intense."

"Je vais bien, Victoria," répondit-elle d’un ton plus sec qu’elle ne l’aurait voulu. "Mais toi, tu sembles agitée. Quelque chose ne va pas ?"

Victoria ouvrit la bouche, hésita, puis se ravisa. "Non, non. C’est juste… une journée difficile," balbutia-t-elle, son sourire forcé ne convainquant personne. "Je voulais juste te dire que je suis ici. Toujours."

"Je te remercie." Camille laissa ses mots flotter un instant, observant les traits tendus de son amie. "Je crois que j’ai besoin de rentrer maintenant." Elle jeta un dernier regard au cercueil, maintenant descendu dans la terre. Une sensation étrange l’envahit – un mélange de chagrin et de pressentiment. Quelque chose ne tournait pas rond, et elle pouvait presque le sentir dans l’air.

Alors qu’elle se dirigeait vers la limousine noire qui l’attendait à l’entrée, une pression légère sur son bras la fit se retourner. Un homme plus âgé, un employé fidèle de l’hôtel, se tenait là. Son visage marqué par l’âge et la loyauté était tendu, et il lui tendit une enveloppe beige, scellée d’un sceau.

"Votre père m’a demandé de vous remettre ceci… après…" Il marqua une pause, cherchant ses mots. "Après la cérémonie." Il s’éloigna presque aussitôt, disparaissant dans la foule dispersée.

Dans la limousine, le bruit de la pluie s’intensifiant contre les vitres accentuait le silence lourd de l’habitacle. Camille regarda l’enveloppe un moment avant de l’ouvrir d’un geste précis. À l’intérieur, une feuille de papier portait les mots manuscrits de son père, soigneusement tracés mais empreints d’une certaine hâte.

*"Ma chère Camille,

Si tu lis ceci, cela signifie que je ne suis plus là pour veiller sur toi. Ce que je vais te dire n’est pas facile, mais il est essentiel que tu comprennes : tout ce que nous avons bâti est menacé. Il y a des forces à l’œuvre, des hommes que tu ne peux pas imaginer, et ils ne reculeront devant rien pour obtenir ce qu’ils veulent. Fais attention à qui tu fais confiance. Même ceux que tu crois proches peuvent avoir des intentions cachées. Surtout, ne t’arrête pas là où j’ai échoué. Cherche la vérité, Camille. Tu es la seule à pouvoir le faire.

Avec tout mon amour,

Papa."*

Camille relut la lettre plusieurs fois, ses mains tremblant légèrement. Les mots résonnaient avec une intensité qui la submergea. Un flot de souvenirs, d’images de son père – de ses absences, de ses raretés, et de sa complexité – s’imposa à elle. Inspirant profondément, elle glissa la lettre dans son sac, son esprit déjà assailli par des questions sans réponse.

La limousine s’arrêta devant son appartement haussmannien. Alors qu’elle montait les marches de pierre, une seule pensée résonnait dans son esprit : le deuil devait attendre. La mort de son père n’était pas un simple accident. Elle en était maintenant certaine.

Sous le ciel gris de Paris, une nouvelle lutte venait de commencer. Et Camille, qu’elle le veuille ou non, devait entrer dans l’arène.