Chapitre 2 — Héritage empoisonné
Camille Delacroix
La lumière du jour filtrant à travers les voilages de l’appartement haussmannien hésitait, timide, comme si elle craignait de révéler les tourments de Camille. Assise dans le fauteuil en velours gris du salon, elle serrait la lettre de son père entre ses doigts, son pouce effleurant le coin du papier jauni. Les mots résonnaient dans son esprit, lourds et entêtants.
*"Fais attention à qui tu fais confiance."*
Ces mots, simples en apparence, avaient le poids d’un avertissement funeste. Camille laissa échapper un soupir, ses pensées dérivant vers son père. Elle revoyait son regard sérieux, ses absences prolongées, et ces rares moments de complicité lorsqu’elle était enfant. Le souvenir d’un soir précis lui revint : sa mère déjà disparue, et son père, assis dans ce même salon, la rassurant d’une voix grave qu’il ferait tout pour la protéger, toujours.
Mais que restait-il de cette promesse maintenant qu’il n’était plus là ?
Le parquet sous ses pieds craqua légèrement lorsqu’elle se leva, brisant le silence de la pièce. Elle se dirigea vers la grande baie vitrée. Paris s’étendait en contrebas, majestueuse mais distante, comme une énigme qu’elle ne pouvait résoudre. Camille posa une main contre la vitre froide, observant son propre reflet. Elle se redressa, serrant la lettre avec une détermination nouvelle.
Antoine devait avoir des réponses.
Elle griffonna quelques notes rapides sur un carnet en cuir posé sur le bureau. La mention des *forces à l'œuvre* revenait sans cesse, menaçante. Pourquoi son père avait-il attendu la mort pour partager ces vérités ? Pourquoi lui imposer une responsabilité qu’il avait lui-même échoué à assumer ?
Avant de quitter son appartement, elle vérifia machinalement le système de sécurité. Les diodes vertes clignotantes lui confirmèrent que tout était en ordre, mais cela n’apaisa pas la sensation de malaise qui rampait en elle. Descendant les marches de l’immeuble, son manteau noir flottant derrière elle, Camille jeta un coup d’œil à la rue. Un passant hésitant près d’une bouche de métro, une voiture garée un peu trop longtemps devant l’immeuble... Des détails insignifiants prenaient une teinte menaçante.
La berline noire attendait. Elle hésita un instant avant d’ouvrir la portière.
« Rue des Capucines, s’il vous plaît », déclara-t-elle en s’installant.
La voiture démarra en douceur, mais Camille ne parvenait pas à calmer son esprit. Les vitrines de boutiques défilaient sans qu’elle y prête attention. Les mots de la lettre, son père, les regards nerveux d’Antoine lors des funérailles... Tout revenait en boucle.
L’immeuble abritant les bureaux des Delacroix se dressa bientôt devant elle, imposant, mais étrangement oppressant. Elle inspira profondément avant de franchir les portes vitrées.
Antoine la fit attendre quelques minutes. Lorsqu’elle entra finalement dans son bureau, l’atmosphère lui sembla plus froide qu’à l’ordinaire. Les grandes baies vitrées offraient une vue dégagée sur Paris, mais les meubles en bois sombre et acier renforçaient une impression de distance.
Antoine se leva pour l’accueillir, un sourire mesuré sur les lèvres.
« Camille, ma chère, c’est un plaisir de te voir. Comment te sens-tu ? »
Elle prit place face à lui, croisant les jambes avec une élégance maîtrisée.
« Aussi bien qu’on peut l’être après une telle perte. Mais je ne suis pas ici pour parler de moi, Antoine. »
Son sourire s’effaça légèrement. Il hocha la tête, comme s’il anticipait déjà ses questions.
« Je t’écoute. »
Camille sortit la lettre de son sac et la posa doucement sur le bureau, sans le quitter des yeux.
« Mon père m’a laissé cela. Il parle de menaces, de forces à l’œuvre. Que sais-tu, Antoine ? »
Il ajusta ses lunettes d’un geste nerveux.
« Ton père avait parfois... une imagination débordante. Il voyait des ennemis partout. Cette lettre, Camille, c’est peut-être simplement une manière de te préparer aux réalités du monde des affaires. »
Camille fronça les sourcils, reprenant la lettre.
« Ne minimise pas mes inquiétudes. Ce n’est pas une simple mise en garde. Je sais que tu en sais plus. »
Antoine s’appuya contre le dossier de son fauteuil, croisant lentement les mains.
« Très bien, Camille. Oui, ton père avait des relations... disons, atypiques. Il a pris des décisions risquées pour protéger l’entreprise, pour assurer sa pérennité. »
« Risquées comment ? » insista-t-elle.
Un bref silence suivit. Antoine détourna les yeux, ses doigts tapotant nerveusement le bureau.
« Des concurrents agressifs, peut-être même des... réseaux peu scrupuleux. Mais tout cela appartient au passé. »
Camille soutint son regard.
« Si c’est le cas, pourquoi cette lettre ? Pourquoi cette insistance sur la méfiance envers mes proches ? »
Avant qu’Antoine ne puisse répondre, son téléphone vibra sur le bureau. Il décrocha rapidement, s’éloignant pour parler à voix basse près de la fenêtre.
Camille profita de son absence pour balayer la pièce du regard. Son regard s’arrêta sur un dossier partiellement dissimulé sous d’autres documents. « Transferts », « consolidations », et d’autres termes financiers sautèrent à ses yeux. Elle tira légèrement le classeur vers elle, captant un nom qui lui sembla familier – Lefèvre – avant qu’Antoine ne revienne.
Il la fixa, un léger froncement de sourcils sur le visage.
« Où en étions-nous ? » demanda-t-il.
Camille se rassit, masquant son trouble.
« Je crois que nous avons terminé », dit-elle en se levant, lissant son tailleur d’un geste précis.
Antoine la raccompagna, son sourire plus crispé que jamais.
De retour dans la berline, Camille s’autorisa à relâcher la façade de calme qu’elle avait maintenue. Elle était frustrée, mais déterminée. Si Antoine lui cachait des choses, elle les découvrirait par elle-même.
Cette nuit-là, alors que l’appartement s’emplissait des bruits feutrés de la ville, elle s’installa à son bureau, la lettre posée à côté d’elle. Les chiffres du dossier d’Antoine dansaient dans son esprit, se mêlant aux avertissements de son père.
Un bruit soudain interrompit ses pensées. Une alarme douce, presque imperceptible, retentit. Camille tourna la tête vers le système de sécurité. Les lumières rouges clignotaient.
Elle se figea. Une série de cliquetis étouffés retentit près de la porte d’entrée.
Le sang battant à ses tempes, elle recula lentement, son téléphone à la main. Elle composa un numéro d’urgence tout en se dissimulant derrière les rideaux.
Un bruit sec, suivi d’un craquement, confirma que la porte venait d’être forcée. Deux ombres se glissèrent à l’intérieur, leurs voix basses échangeant rapidement. Camille inspira profondément pour maîtriser la panique.
Les sirènes retentirent à l’extérieur, et les intrus fuirent précipitamment. Camille attendit plusieurs minutes avant de s’avancer. Le couloir était désert, mais la serrure fracturée témoignait clairement de l’effraction.
Victoria arriva peu après, visiblement bouleversée.
« Camille, je t’avais dit que ta sécurité n’était pas suffisante ! » s’exclama-t-elle.
Camille sentit une vague de gratitude mêlée de méfiance.
« Je vais m’en charger », répondit-elle d’un ton ferme.
Victoria insista.
« Promets-moi d’envisager d’engager quelqu’un pour te protéger. Tu ne peux pas rester seule. »
Camille hocha la tête, plus pour écourter la discussion que par réelle conviction.
Cette nuit-là, allongée sous les draps, elle fixait le plafond, son esprit refusant de s’apaiser. Les pièces du puzzle se multipliaient, mais aucune ne semblait s’imbriquer correctement.
Une chose était certaine : elle n’était plus seule dans cette lutte, mais elle ne savait pas encore à qui elle pouvait se fier.