Chapitre 1 — L’Ombre dans le Miroir
Il y a trois mois, j’ai enterré ma grand-mère dans la terre gelée du cimetière d’Hexenberg, et depuis, la maison ne dort plus.
Le Manoir des Morel n’a jamais été silencieux — il craque, il souffle, il travaille comme un vieux corps qui cherche une position supportable. Mais avant, ces bruits avaient un sens.
Ils voulaient dire qu’Ilse remontait de la cave, qu’elle poussait une bûche dans le poêle, qu’elle jurait contre la porte de la lingerie qui gonfle à l’humidité. Maintenant ils ne veulent plus rien dire du tout. Ils tombent dans les couloirs vides et personne ne les ramasse.
Cette nuit-là, je me réveille d’un coup, assise, les mains déjà refermées sur les draps.
Le rêve s’effiloche avant que je puisse l’attraper. Il en reste trois choses : des dents, très près. Une lumière rouge sur la neige. Et quelqu’un qui pleure sans faire de bruit, longtemps, si longtemps que le chagrin finit par avoir une forme, une hauteur d’épaules, une odeur.
Je reste immobile le temps que mon cœur redescende. La chambre est froide. Le vent entre par la fenêtre qui ne ferme plus depuis l’automne, et la lune pose une bande pâle sur le parquet, entre le lit et la commode. J’ai vingt-quatre ans et je vis seule dans une maison de dix-neuf pièces dont je chauffe trois.
« C’est un rêve », je dis à voix haute, parce que la voix humaine, même la mienne, fait reculer quelque chose dans cette maison.
Je me lève. Le parquet mord la plante de mes pieds. Dans le couloir, les portraits des femmes Morel attendent dans le noir — sept toiles alignées, sept mentons durs, sept paires d’yeux qui n’ont jamais eu l’air de regarder le peintre. Ma grand-mère est la dernière de la rangée. Elle a détesté cette peinture ; elle disait que l’homme l’avait faite trop douce.
Le miroir ovale est au bout du couloir, contre le mur, là où on l’a poussé le jour où on a descendu le cercueil et où il gênait le passage. Personne ne l’a remis à sa place. Il n’y a plus de personne pour remettre les choses à leur place.
Je m’arrête devant.
Le tain est piqué, il mange les bords de mon reflet, et pendant une seconde je ne vois qu’une silhouette maigre en chemise, les cheveux châtains défaits, la peau blanche de quelqu’un qui n’est pas sorti depuis six jours. Puis je regarde mes yeux.
Ils sont verts. Ils ont toujours été verts. Mais quelque chose passe dedans — un fil clair, argenté, qui remonte de la pupille vers le bord de l’iris et s’éteint, comme la traînée d’une allumette dans le noir.
Je recule d’un pas. Mon dos heurte le mur.
« Non », je dis.
Je me force à revenir. Je m’approche si près que mon souffle blanchit le verre. J’écarquille les yeux, je les ferme, je les rouvre. Il n’y a plus rien. Juste une femme fatiguée dans un couloir froid, à trois heures du matin, en train de se faire peur toute seule.
Sauf que mes mains tremblent, et qu’elles ne tremblaient pas avant.
Je descends à la cuisine, j’allume, je fais chauffer de l’eau parce qu’il faut faire quelque chose avec ses mains.
La lumière électrique est une insulte à cette maison ; elle montre tout ce qu’on ne veut pas voir, la tache d’humidité au plafond, la pile de courrier que je n’ouvre plus, le crochet vide où pendait le tablier d’Ilse jusqu’à ce que je le range parce que je ne supportais plus de passer devant.
Sur la table, il y a la liste que j’ai faite mardi. Farine. Sel. Bougies. Clous. Je suis descendue au village avec. Je suis remontée avec la liste intacte.
Ce n’est pas qu’ils m’aient chassée. Personne à Hexenberg ne chasse personne ; c’est un village trop petit pour ça, on y pratique une hostilité plus économe. Chez le marchand, la femme derrière le comptoir a regardé un point à quarante centimètres au-dessus de mon épaule et m’a dit qu’il ne restait rien. Derrière elle, les sacs de farine étaient empilés jusqu’à hauteur d’homme.
J’ai dit merci. C’est ce qu’il y a de plus humiliant, avec le recul : j’ai dit merci.
En sortant, j’ai entendu quelqu’un dire, pas assez bas, le sang maudit. Et une vieille près de la fontaine a touché le talisman de bois cloué au-dessus de sa porte, comme on vérifie qu’un verrou tient.
Ils faisaient ça avec ma grand-mère aussi. Elle les laissait faire. Elle m’a dit une fois, en épluchant des pommes de terre, sans lever les yeux : « Ils n’ont pas tort d’avoir peur. Ils se trompent seulement de génération. »
Je n’ai pas compris. Je n’ai pas demandé. On ne demandait pas à Ilse Morel de s’expliquer ; on attendait, et parfois, des mois plus tard, elle laissait tomber la moitié d’une réponse dans une conversation sur autre chose.
Maintenant il n’y a plus de mois plus tard.
L’eau bout. Je ne la verse pas. Je reste debout devant la casserole à regarder la vapeur monter, et ma main est remontée toute seule à mon cou, où le médaillon pend au bout de sa chaîne d’argent.
Il est lourd pour sa taille. Il a la forme d’un galet aplati, gravé de motifs que j’ai pris pendant vingt ans pour des vagues et qui, si on tourne l’objet dans la lumière, sont des phases de lune.
Il ne s’ouvre pas facilement. Il y a une charnière, une fente, un fermoir minuscule — donc il s’ouvre. Simplement, il ne s’est jamais ouvert pour moi.
Ilse me l’a passé au cou trois jours avant de mourir. Elle n’avait presque plus de voix. Elle a tiré sur ma nuque pour me faire descendre à sa hauteur, elle a fermé mes doigts autour du métal, un par un, avec une force qui n’avait plus rien à faire dans ce corps-là, et elle a dit :
« Porte-le. Ne le donne pas. Ne le vends pas. »
J’ai hoché la tête. Elle a serré plus fort.
« Léa. Écoute-moi. Ne l’ouvre jamais. »
Je lui ai demandé pourquoi. Elle a fermé les yeux, et j’ai cru qu’elle s’endormait, et puis elle a dit une chose que je n’ai jamais réussi à ranger nulle part :
« Parce qu’il est plein. »
Elle est morte le vendredi. Le notaire m’a lu quatre pages sur les terres et rien du tout sur le médaillon, et pendant trois mois j’ai porté au cou un objet fermé dont je sais seulement qu’il est plein.
Le hurlement arrive à ce moment-là.
Il vient de la forêt, loin, du côté de la crête. Ce n’est pas un chien. Les chiens du village aboient contre les choses ; ça, c’est une voix qui appelle quelqu’un par son nom, et le nom dure, monte, se casse, et retombe.
La casserole tremble dans ma main. Je la repose.
Ce qui me fait peur n’est pas le son. C’est ce que mon corps fait avec. Mes épaules se sont ouvertes. Mon poids est passé sur l’avant des pieds. Quelque part entre mes côtes, quelque chose s’est mis debout et attend qu’on lui ouvre la porte.
J’ai envie de courir. Pas de fuir — de courir, dehors, vers la crête, dans le noir, pieds nus s’il le faut.
Je m’accroche des deux mains au rebord de l’évier jusqu’à ce que ça passe.
Quand je relève la tête, la vitre au-dessus de l’évier me renvoie la cuisine, la lampe, et une femme qui a l’air d’avoir couru sans bouger. Le hurlement ne revient pas. Le silence qui suit est pire ; c’est un silence qui écoute.
Je monte chercher un châle. Je passe devant les portraits sans les regarder. Devant la porte de la chambre d’Ilse, je m’arrête, comme chaque nuit, et comme chaque nuit je n’entre pas.
Debout dans le couloir, avec la chaîne froide contre ma gorge, je fais enfin le calcul que j’évite depuis trois mois.
Une femme qui savait quelque chose. Un village qui a peur de mon nom depuis avant ma naissance. Des contes que j’ai crus inventés pour tenir une petite fille tranquille — des loups qui marchent comme des hommes, une lune rouge, un serment. Un médaillon qu’on m’interdit d’ouvrir. Et, cette nuit, quelque chose d’argenté qui a traversé mes yeux dans un miroir piqué.
Il y a deux façons de vivre avec ça. On peut décider que c’est le chagrin, la fatigue, une maison trop grande. Beaucoup de femmes de cette famille ont dû choisir cette porte-là ; sept mentons durs dans le couloir, et pas une lettre laissée derrière.
Ou on peut descendre.
Parce qu’Ilse Morel écrivait. Tous les soirs, à la bibliothèque, dans un carnet de cuir qu’elle refermait dès que j’entrais, et qu’elle n’a jamais brûlé — je le saurais, j’ai vidé le poêle moi-même.
Je resserre le châle sur mes épaules. Le froid du couloir me suit jusqu’en haut de l’escalier en colimaçon.
Puis je fais demi-tour, et je descends vers la bibliothèque.
