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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 2Secrets dans l’Ombre


La bibliothèque sent le papier, la cire et le froid. C’est une odeur que je connais mieux que celle de ma propre chambre : c’est ici qu’Ilse passait ses soirées, dans le fauteuil au cuir fendu, dos à la fenêtre, un carnet ouvert sur les genoux et un châle sur les épaules même en juillet.

J’allume une bougie plutôt que la lampe. Ce n’est pas du romantisme. L’électricité de cette aile saute une fois sur deux, et je n’ai pas envie de me retrouver dans le noir complet.

Je commence par le bureau. Les tiroirs du haut sont pleins de choses inutiles et attendrissantes : des factures de 1998, un dé à coudre, une clé qui n’ouvre plus rien. Le tiroir du bas résiste.

Il ne résiste pas parce qu’il est fermé — il n’a pas de serrure — mais parce que le bois a gonflé. Je le tire à deux mains et il vient d’un coup, en s’ouvrant trop, et je m’assois par terre avec le tiroir sur les genoux.

Il est là. Cuir brun, coins usés jusqu’à la corde, et sur le plat, gravés au fer, les mêmes motifs que sur mon médaillon.

Je reste un moment sans l’ouvrir. C’est idiot, mais tant qu’il est fermé, tout est encore possible : c’est peut-être un livre de comptes.

Ce n’en est pas un.

L’écriture d’Ilse est serrée, penchée, sans marges, l’écriture de quelqu’un qui économise le papier par principe. Les premières pages sont datées d’une année où elle avait dix-neuf ans. J’ai le vertige un instant : ma grand-mère à dix-neuf ans, avec des opinions sur la pluie.

Puis les phrases changent.

La malédiction lie notre sang au leur depuis six générations. Ce n’est pas un don. On nous le présente comme un don parce qu’il est plus facile de porter une chose qu’on croit précieuse.

Je tourne la page.

Une curatrice peut plier la volonté d’un loup. Elle peut l’arrêter au milieu d’un bond, le faire s’agenouiller, le renvoyer chez lui. Cela ne se demande pas et cela ne se refuse pas : cela se dit, et c’est fait.

Et plus bas, d’une main qui appuie plus fort :

Le Sang d’Argent s’éveille sous la lune. Il exige un prix. Personne ne m’avait dit lequel, alors je l’écris ici, pour celle qui viendra : il ne prend pas les années. Il prend

La phrase s’arrête. Pas parce qu’elle est finie — parce que la ligne suivante a été raturée jusqu’à trouer le papier.

Je passe le pouce sur le trou. Il y a un creux dans la page d’en dessous, en négatif, l’empreinte de mots écrits par-dessus et retirés.

Je feuillette plus vite, en désordre. Des dates. Des noms de gens du village, morts avant ma naissance. Une liste de plantes. Et, à la fin d’un cahier, une page écrite d’une autre encre, plus noire, où l’écriture n’est plus serrée du tout mais large, brutale, comme si la main avait cessé de faire des économies :

Ils l’ont pris à moi. Sa propre meute. Ils l’ont ouvert sur la neige et ils m’ont regardée pendant qu’ils le faisaient. Anselm n’a pas crié une seule fois. Qu’ils hurlent sous la lune jusqu’à la dernière génération. Qu’ils sentent dans leurs os ce que j’ai dans les miens.

Anselm.

Je lis le nom trois fois. Je le dis à voix basse, pour le mettre quelque part de solide. Anselm. Un loup, donc. Un loup que ma grand-mère a aimé, et pour qui elle a fait quelque chose dont ce carnet ne dit pas encore le nom.

Je m’adosse au bureau, le carnet contre la poitrine, et pendant une minute entière je n’arrive plus à respirer par le haut des poumons. Ce n’est pas de la peur. C’est plutôt la sensation très précise de découvrir qu’une pièce de la maison où on a grandi n’a jamais eu la fonction qu’on croyait.

C’est là que la porte du hall claque.

Pas un craquement. Pas le vent. Un battant qu’on pousse et qu’on ne retient pas.

Je souffle la bougie par réflexe et je me retrouve dans le noir avec mon propre pouls dans les oreilles. J’entends des pas dans le hall — lents, lourds, qui ne cherchent pas à être discrets. Ils s’arrêtent. Ils repartent. Ils viennent vers la bibliothèque.

Ma main trouve le tisonnier appuyé contre la cheminée. Le métal est glacé.

La porte s’ouvre.

Il remplit l’encadrement. C’est la première chose que je comprends de lui : la quantité de place qu’il prend. Ensuite l’odeur, cuir et terre mouillée et quelque chose de plus âpre dessous. Ensuite les yeux — ambrés, avec la lumière de la lune dedans, et ils me trouvent tout de suite, dans le noir, sans chercher.

Une cicatrice fine lui traverse le sourcil gauche.

« Sortez de chez moi », je dis.

Ma voix ne tremble pas. Je découvre ça avec une sorte d’étonnement lointain.

Il regarde le tisonnier, puis mon visage, et il ne sourit pas, mais quelque chose autour de sa bouche se détend d’un millimètre, comme s’il venait de vérifier une information.

« Tu es la dernière », dit-il. Sa voix est basse, râpeuse, avec une lenteur qui vient soit de la fatigue, soit de l’habitude d’être obéi. « Elle est morte, la vieille, et tu es la dernière. »

« Elle s’appelait Ilse Morel. »

« Je sais comment elle s’appelait. »

Il fait un pas dans la pièce. J’en fais un en arrière, et mon dos touche le bureau, et je n’ai plus nulle part où aller, ce qui doit se voir, parce qu’il s’arrête.

« Kyle Varn », dit-il. « Alpha d’Ostmark. » Un temps. « Depuis trois mois, quelque chose se resserre sur ma meute. »

« Je ne comprends pas de quoi vous parlez. »

« Non », dit-il, et c’est presque de la pitié. « C’est bien le problème. »

Il lève la main gauche et remonte sa manche. À l’intérieur du poignet, la peau est marquée d’une ligne blanche, ancienne, mince comme un fil.

« Mon grand-père avait la même. Son père aussi. Chaque loup de cette vallée en porte une. Tant que la femme du manoir vit sa vie et nous laisse tranquilles, elle dort. » Il baisse la manche.

« Elle ne dort plus. Depuis la nuit où on t’a mise en terre — pardon, où on l’a mise en terre, elle — mes gens se réveillent en se tenant le bras. Deux ne se transforment plus. Un a mordu son propre frère et n’a pas su dire pourquoi. »

Je sens le carnet contre mes côtes. Qu’ils hurlent sous la lune jusqu’à la dernière génération.

« Ce n’est pas moi », je dis.

« Je sais. » Il le dit sans douceur, comme un fait technique. « Tu ne l’as pas fait. Tu le portes. Ça revient au même pour eux. »

« Alors qu’est-ce que vous voulez ? »

« Couper. » Il sort une lame de sa veste, et mes doigts se resserrent sur le tisonnier, mais il retourne l’arme et la tient par le plat, lame vers lui, un geste si ostensiblement pacifique que ça me met plus mal à l’aise qu’une menace.

« Il y a un vieux rite. On l’a utilisé deux fois en cent ans, dans les deux cas contre une Morel. Ça n’est pas confortable et ça n’est pas propre, mais ça défait le fil avant qu’il ait fini de se nouer. »

« Et je deviens quoi, moi, après ? »

« Une femme dans une grande maison », dit-il. « C’est plus que ce que ma meute aura si je ne fais rien. »

Il y a une honnêteté brutale là-dedans, et c’est peut-être ça qui me fait tenir la conversation au lieu de crier. Il n’est pas venu me sauver. Il n’est pas venu me convaincre. Il est venu régler un problème, et le problème c’est moi.

« Vous auriez pu le faire pendant que je dormais », je dis lentement.

Il ne répond pas tout de suite.

« Oui », dit-il enfin.

Le silence dure trop longtemps.

Je devrais dire non. Chaque chose en moi qui a encore du bon sens dit non : un inconnu, une lame, un rite dont je ne connais rien, dans le noir, à quatre heures du matin. Mais il y a l’autre chose, celle qui s’est mise debout entre mes côtes cette nuit quand le hurlement est monté de la crête. Elle, elle veut voir.

Et surtout, il y a la phrase raturée. Il ne prend pas les années. Il prend — et un trou dans le papier.

Si le fil se coupe maintenant, je ne saurai jamais ce qu’Ilse a payé, ni pour quoi.

« Faites-le », je dis.

Il me regarde une seconde de trop. Puis il s’agenouille et trace au sol, avec la pointe de la lame, un cercle qui grince sur le parquet ciré. Il coupe des lignes dedans, sans hésitation, en homme qui a vu faire. Il parle une langue qui n’en est pas une — quelques mots seulement, plats, dits comme on récite une adresse.

Il tend la main. Je pose la mienne dedans. Sa paume est chaude, sèche, énorme.

Ça rate immédiatement.

Le cercle prend une lumière blanche qui n’éclaire rien — elle ne se pose sur aucun mur, sur aucun visage — et je sens une traction, très bas, comme si quelqu’un tirait sur un fil planté sous mon sternum, et le fil ne casse pas.

Il tient. Il tient, et la traction remonte le long de mon bras, et une douleur blanche m’ouvre le poignet gauche.

Je crie. Lui, non : il fait un bruit de gorge, court, comme un homme à qui on écrase le pied.

La lumière s’éteint d’un coup. Nous sommes tous les deux à genoux dans le noir, sa main toujours dans la mienne, et nous la lâchons en même temps, avec la même violence.

Je rallume la bougie à la troisième allumette parce que mes doigts ne marchent pas.

Sur l’intérieur de mon poignet gauche, il y a une marque. Un croissant, net, blanc, en relief, comme une brûlure vieille de dix ans. Elle est chaude. Elle bat, lentement, à contretemps de mon cœur.

Kyle a remonté sa manche. La ligne fine et ancienne de son grand-père est toujours là. Et par-dessus, exactement au même endroit que la mienne, le même croissant.

Il le regarde longtemps.

« Ça n’était pas censé faire ça », dit-il enfin, très bas.

« Qu’est-ce que ça a fait ? »

Il se lève. Il ramasse sa lame, l’essuie contre sa cuisse, un geste machinal, et quand il relève la tête, quelque chose dans son visage s’est fermé pour de bon.

« Le rite coupe le lien entre une meute et une maison », dit-il. « Il n’a pas coupé. Il a noué. » Il montre son poignet du menton, puis le mien. « Il a noué toi et moi. »

« Défaites-le. »

« Je ne sais pas comment. » Un temps. « Personne ne sait comment. »

Il va jusqu’à la fenêtre, l’ouvre, pose une main sur le rebord. Dehors, le ciel commence à peine à pâlir au-dessus de la forêt.

« La lune rouge est dans onze jours », dit-il sans se retourner. « Ce qui vient de se nouer sera au maximum de sa force cette nuit-là. Ne descends pas au village. Ne va pas dans la forêt. Et si tu sens l’envie de m’appeler — »

« Je ne vous appellerai pas. »

« — ne le fais pas à voix haute. »

Puis il enjambe le rebord et il n’y a plus personne, juste un courant d’air froid et l’odeur qui reste.

Je m’assois par terre, le dos au bureau, le carnet d’Ilse contre moi.

Je tiens mon poignet gauche dans ma main droite, très serré, comme on tient un objet qui pourrait s’envoler. La marque bat sous mes doigts. Et à des kilomètres, sous les pins, je sais — sans savoir comment je le sais, et c’est ça le pire — qu’un homme marche vers l’est en tenant son poignet exactement de la même façon.