Chapitre 3 — Yeux de Loup
Je passe les trois jours suivants à recopier le carnet.
C’est une précaution stupide, sans doute, mais c’est la seule que je trouve. Le papier d’Ilse s’effrite aux pliures ; l’encre a passé par endroits ; et j’ai la sensation désagréable, difficile à formuler, que ce carnet n’a pas envie d’être lu.
Alors je m’installe à la table de la cuisine, avec un cahier d’écolier et un crayon, et je transcris. Dates. Noms. La phrase raturée, avec le trou dessiné comme un trou.
En haut de la troisième page de mon cahier, j’écris : Anselm — loup — aimé d’Ilse — tué par sa propre meute sur la neige.
Je souligne le nom deux fois. Il est le seul fil solide que j’aie.
Le quatrième matin, je descends au village. Pas pour la farine. Pour les vieux.
Hexenberg s’étage sur le flanc de la colline, des maisons de pierre aux toits pentus, des ruelles où la neige fondue coule au milieu dans une rigole creusée exprès. Au-dessus de chaque porte, un talisman : deux baguettes de sorbier liées en croix, changées chaque printemps.
Enfant, je croyais que c’était une décoration. Je devais avoir onze ans quand j’ai compris qu’il n’y en avait pas sur notre porte à nous. On ne se protège pas de soi-même.
Je commence par la maison du menuisier, parce que sa mère a l’âge d’Ilse.
La vieille m’écoute jusqu’au bout, ce qui est déjà mieux que ce que j’espérais. Elle a les mains posées à plat sur son tablier et elle regarde ces mains pendant que je parle.
« Un nom, c’est tout ce que je demande », je dis. « Un homme, il y a soixante ans. Anselm. Ma grand-mère a dû — »
« Il n’y a pas eu d’homme. »
« Vous étiez enfant à l’époque, vous ne pouvez pas — »
« Il n’y a pas eu d’homme », répète-t-elle, et elle se lève, et elle me tient la porte ouverte avec une politesse épouvantable. « Rentrez chez vous, mademoiselle Morel. Ça vaudra mieux pour tout le monde. »
Chez le forgeron, on ne m’ouvre pas. Chez la femme au panier qui vend les œufs sur la place, j’obtiens quatre mots — « je ne sais rien » — et un regard qui fait un aller-retour rapide entre mon visage et la chaîne à mon cou.
Elle sait ce qu’il y a au bout de la chaîne. Elles savent toutes. Ce village a passé six générations à savoir des choses qu’il refuse de dire.
Au milieu de la place, une gamine de six ou sept ans me regarde franchement, sans peur, avec cette curiosité brutale des enfants. Sa mère traverse la place en diagonale, la prend par le bras et l’emmène, et je vois la petite se retourner deux fois.
C’est ça qui me casse quelque chose, pas les portes fermées. La façon dont on l’emmène, comme on retire un enfant du bord d’un puits.
Je remonte par le sentier de la forêt, parce que je n’ai pas envie de repasser devant les fenêtres.
Sous les arbres, l’air change. Il est plus lourd, plus vert, plein d’une odeur de terre défaite par le dégel. Le sentier monte en lacets entre les troncs, et je marche vite, la mâchoire serrée, en refaisant à voix basse la liste de ce que je sais — ce qui n’est pas long.
L’homme sort d’entre les arbres à vingt mètres devant moi.
Il est large, roux, mal rasé, avec un bonnet de laine remonté sur le front et des yeux noisette qui ne cillent pas. Il ne court pas vers moi. Il se place simplement au milieu du sentier, jambes écartées, mains vides et bien visibles, et ce calme-là est plus inquiétant qu’une arme.
« Tu redescends », dit-il.
« C’est mon chemin. »
« C’est plus ton chemin. » Il incline la tête, une fraction de seconde, et je comprends qu’il est en train de me sentir. « Tu vas redescendre au village, tu vas rentrer chez toi par la route, et tu vas arrêter de poser des questions sur des morts. »
« Vous êtes de la meute de Varn. »
Ça le contrarie qu’on le nomme. Sa mâchoire bouge.
« Rolf », dit-il, comme on jette une pièce sur un comptoir. « Et je suis poli, là. Je peux être moins poli. »
Il avance d’un pas.
Je ne décide rien. C’est important, plus tard, que je puisse me dire ça : je ne décide rien. Il avance, mon corps a peur, et quelque chose remonte de très bas, ouvre ma gorge et se sert de moi.
« Recule. »
Le mot ne sort pas comme ma voix. Il sort plein, court, et il y a un poids dedans, et l’air entre nous devient une chose épaisse et froide.
Rolf recule.
Pas d’un pas — de quatre, cinq, en trébuchant en arrière, les bras un peu écartés pour l’équilibre, et il s’arrête contre un tronc parce que le tronc l’arrête. Son visage est entièrement ouvert. Ce n’est pas de la peur, pas encore ; c’est de la stupeur, l’expression d’un homme dont le corps vient de faire quelque chose sans le consulter.
Puis vient la peur.
« Qu’est-ce que tu m’as fait », dit-il. Ce n’est pas une question. Sa voix est montée d’un ton. « Qu’est-ce que tu m’as fait — »
« Je ne sais pas. »
« Ne me refais pas ça. »
« Je ne sais pas comment je l’ai fait ! »
Et pendant que je le crie, quelque chose se retire de moi.
C’est ça qui est atroce : ce n’est pas douloureux. Il n’y a pas de déchirure, pas de vertige. C’est un mouvement propre et silencieux, comme un tiroir qu’on ferme dans une autre pièce de la maison. Je reste debout au milieu du sentier, la main sur mon poignet, et j’attends la douleur, et il n’y a rien.
Une odeur de pin. Le souffle de Rolf. Un oiseau, quelque part.
Nous sommes encore là, à nous regarder comme deux imbéciles, quand Kyle arrive.
Il ne fait aucun bruit sur les aiguilles. Il évalue la scène en une seconde — Rolf contre son tronc, moi au milieu du chemin — et son visage ne bouge pas, mais ses yeux ambrés reviennent sur moi et restent.
« Elle a parlé », dit Rolf. Il s’est repris, il se redresse, il remet de l’ordre dans sa veste, mais sa voix n’est pas remise en ordre du tout. « Elle a dit un mot et j’ai reculé. J’ai pas décidé de reculer, Kyle. J’ai reculé. »
« Je sais. »
« Non, tu sais pas. » Rolf tourne vers lui un visage furieux, et c’est la fureur d’un homme humilié, qui est la pire. « Si elle peut me faire ça à moi, qu’est-ce qu’elle peut te faire à toi ? »
Kyle ne répond pas. C’est probablement la réponse la plus inquiétante disponible.
« Rentre au camp », dit-il enfin.
« Kyle — »
« Rentre au camp, Rolf. »
Rolf me regarde encore une fois. Il y a de la haine dedans, et aussi, dessous, quelque chose de plus triste que je ne comprendrai que bien plus tard : il a un frère, une compagne, des gens à protéger, et il vient de découvrir qu’une femme de vingt-quatre ans peut le retourner comme un gant avec un mot de deux syllabes.
Puis il s’en va entre les pins, vite.
Le silence retombe.
« Vous m’aviez dit de ne pas aller dans la forêt », je dis.
« Tu m’as dit que tu ne m’appellerais pas. »
« Je ne vous ai pas appelé. »
Il regarde son poignet gauche, puis le mien, et il ne dit rien du tout, et je sens mon visage devenir chaud.
Il s’approche. Pas trop. Il s’arrête à la distance exacte où l’on discute avec quelqu’un dont on n’est pas sûr, et cette distance-là, chez lui, a l’air d’une décision.
« Écoute-moi bien, parce que je ne vais pas te le répéter souvent. Ce que tu viens de faire à Rolf, tu pourras le faire à n’importe lequel des miens. Y compris à moi. » Un temps. « Surtout à moi, maintenant. »
« Je ne veux commander personne. »
« Ça ne t’a pas demandé ton avis. »
C’est vrai, et l’entendre dit à voix haute me fait plus mal que tout ce qui s’est passé au village.
« Il y a un prix », je dis. « Ma grand-mère l’a écrit. Elle a écrit que ça ne prend pas les années, et après elle a raturé la suite. »
Kyle me regarde avec une attention nouvelle.
« Alors vérifie », dit-il.
« Vérifier quoi ? »
« Ce que tu avais dans les mains avant de parler. »
Je ne comprends pas tout de suite. Puis si.
Je sors mon cahier d’écolier de la poche intérieure de ma veste. Je l’ouvre à la troisième page, celle où j’ai recopié ce que j’avais trouvé de plus important au monde, quatre jours durant, la nuit, en m’usant les yeux.
— loup — aimé d’Ilse — tué par sa propre meute sur la neige.
Il y a un blanc au début de la ligne. Deux mots soulignés deux fois, et rien dedans. Pas une rature : mon crayon est passé, la mine a marqué le papier en dessous du vide, le trait de soulignement est intact.
Le nom n’est plus dans le cahier. Et il n’est plus dans ma bouche non plus. Je le cherche là où il était il y a une heure encore, cette place précise dans la tête où l’on garde un mot qu’on répète, et la place est propre, lisse, sans bord.
« Il s’appelait — »
Je m’arrête.
Je réessaie. Je sais tout le reste : la neige, la meute, ce qu’Ilse a juré. Je sais qu’il y avait un nom, qu’il faisait deux syllabes, que je l’ai souligné deux fois parce qu’il était le fil.
Je m’entends dire, d’une voix qui ne ressemble à rien :
« Je l’avais. Je l’avais ce matin. »
Et Kyle, qui n’a pas bougé, qui n’a rien touché, qui regarde la page blanche par-dessus mon épaule avec le visage d’un homme à qui on vient de confirmer une très mauvaise nouvelle, dit doucement :
« Voilà le prix. »
