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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Entrée en Scène


Anna Morel

Le Vieux-Port de Marseille s'étendait devant Anna, vibrant et chaotique, comme un cœur battant au rythme des moteurs des bateaux et des voix animées des pêcheurs. L'air salé s'accrochait à sa peau, un rappel tangible qu'elle pénétrait dans un territoire où chaque souffle pouvait être analysé, codifié, utilisé. Elle avait passé la veille à s’acclimater, étudiant la ville depuis son arrivée en train. Mais aujourd’hui, elle était Camille Dubois, analyste en finance fraîchement débarquée de Lyon, cherchant à se faire une place dans un monde qu’elle prétendait ne pas comprendre pleinement.

Tout autour d’elle, l’atmosphère du Vieux-Port était un mélange de saveurs et de tensions. L'odeur du poisson frais se mêlait à celle des épices et des agrumes provenant des restaurants voisins. Les mouettes glapissaient au-dessus des filets suspendus, et les conversations, animées en français et en divers dialectes, formaient une musique de fond irrégulière. Mais, sous cette normalité apparente, Anna percevait les indices d’un autre monde, plus sombre, qui se dissimulait derrière les sourires des serveurs et les poignées de main des pêcheurs.

Assise sur la terrasse d'un petit café en bord de mer, elle sirotait un café noir, son regard gris clair balayant les détails de la scène. Sous son apparence décontractée – une chemise blanche légère, manches retroussées, et un pantalon beige qui évoquait une élégance discrète – elle n’était qu’une pièce mobile sur un échiquier complexe. Chaque détail de son allure avait été choisi pour ne pas attirer l'attention, mais sa posture droite et le contrôle froid de ses mouvements trahissaient une femme qui absorbait tout autour d’elle avec une intensité calculée.

Elle vérifia l’heure sur sa montre, un modèle simple mais fonctionnel. Ses pensées étaient un enchaînement méthodique : réviser son rôle, anticiper les réactions, ajuster son propre comportement. La couverture de Camille Dubois était solide, mais ce monde, elle le savait, ne pardonnait pas l’improvisation.

Un mouvement attira son attention. Un homme approchait avec une démarche assurée et une prestance qui semblaient déformer l’espace autour de lui. Marcello. Son premier contact avec le clan Mancini. Ses cheveux poivre et sel, soigneusement coiffés en arrière, contrastaient avec l’austérité de sa veste de lin gris clair. Une bague d’un argent terni ornait son annulaire droit, et ses yeux calculateurs s’attardaient sur Anna comme s’il cherchait à percer un secret. Une cicatrice fine traçait une ligne sur son menton, une marque discrète mais révélatrice de son passé.

Il s’installa sans attendre d’être invité, une aura intrusive renforçant son autorité. « Camille Dubois, si je ne m’abuse ? » commença-t-il, son ton poli mais tranchant, chaque syllabe pesée avec soin.

Anna inclina légèrement la tête, un sourire mesuré jouant sur ses lèvres. « Vous ne vous abusez pas. Et vous êtes Marcello. Un homme difficile à trouver, à ce qu'on dit. »

Il haussa un sourcil, visiblement amusé. « Peut-être que je préfère choisir qui me trouve. »

Elle laissa un silence calculé s’installer, mesurant la tension qui s’étirait entre eux. Un simple battement de paupières, un léger tressaillement dans sa mâchoire auraient suffi à trahir une faiblesse. Mais elle resta immobile, impassible.

Marcello finit par rompre le silence, un sourire fin et ambigu se dessinant sur ses lèvres. « On m’a dit que vous aviez des compétences intéressantes, Mademoiselle Dubois. Mais dans ce milieu, les mots ne suffisent pas. » Il sortit un téléphone de sa poche et le posa sur la table entre eux. L’écran affichait une série de lignes de code en mouvement, un algorithme en pleine exécution. « Si vous parvenez à déchiffrer cela avant que le serveur ne s’autodétruise, vous aurez votre entretien avec Rafael. Sinon… vous comprendrez pourquoi nos portes restent fermées. »

Les doigts d’Anna effleurèrent le téléphone, mais elle s’arrêta une fraction de seconde avant de le tirer vers elle. « Vous aimez les tests, Marcello ? » demanda-t-elle avec une ironie subtile.

Il répondit par un rictus. « Disons que je fais confiance aux preuves plus qu’aux promesses. »

Elle hocha lentement la tête, saisissant enfin l’appareil. Son visage n’exprimait rien, mais une vague de tension traversa son corps. Elle sortit un stylo de sa poche et récupéra une serviette en papier pour y griffonner rapidement des notes. Derrière les lignes de code, elle décela une complexité savamment dissimulée, presque élégante. Mais ce n’était pas qu’un exercice technique. Elle savait que chaque choix qu’elle faisait en manipulant l’interface était une déclaration silencieuse sur sa méthode et son tempérament.

Les secondes s’égrenaient. Les bruits du port semblaient s’éloigner, un murmure étouffé par la concentration. Marcello l’observait attentivement, ses doigts tambourinant légèrement sur la table. « Vous savez, » dit-il enfin, rompant le silence, « beaucoup prétendent être prêts à entrer dans ce monde, mais rares sont ceux qui comprennent ce que cela implique. »

Anna ne répondit pas immédiatement. Elle modifia une séquence de commandes, ses yeux fixés sur l’écran. « Peut-être que ces rares-là sont ceux que vous cherchez réellement, » lança-t-elle d’un ton neutre, sans détourner le regard.

Un éclat traversa les yeux de Marcello, mais il ne répondit rien. L’algorithme se complexifiait, comme si le programme résistait à ses intrusions. Anna visualisa mentalement une carte de ses mécanismes, anticipant leurs mouvements. Dans un dernier geste précis, elle désactiva la séquence d’autodestruction. L’écran se stabilisa, affichant un mot simple : « Succès. »

Elle posa le téléphone devant lui et leva les yeux, son expression toujours impassible. « J’espère que Rafael appréciera ma compréhension des implications. »

Marcello l’observa un instant, son visage indéchiffrable, avant de laisser échapper un rire bref. « Vous avez gagné votre place, Mademoiselle Dubois. » Son sourire, bien qu’approuvant, conserva une ombre d’ambiguïté. « Je vous contacterai pour les détails de votre rencontre. En attendant, profitez de la ville. »

Il se leva, ajustant sa veste de lin d’un geste précis, et s’éloigna sans autre cérémonie. Anna resta là un moment, relâchant lentement la tension dans ses épaules. Mais ce répit fut de courte durée. Un souvenir fit surface, vif et douloureux. Élise.

L’image de sa sœur lui traversa l’esprit : des boucles brunes désordonnées, un sourire qui masquait un épuisement profond. La dernière fois qu’elles s’étaient vues, Élise lui avait reproché sa froideur. « Tout ne peut pas être réduit à une équation, Anna. Parfois, il faut juste écouter. » Mais elle ne l’avait pas écoutée. Elle l’avait poussée à continuer, aveuglée par une fausse certitude. Et maintenant, Élise n’était plus là.

Anna chassa ces pensées d’un mouvement de tête. Ce n’était pas le moment de s’effondrer. Elle se leva, laissant un billet sur la table, et se fondit dans la foule du port. Sous l’identité de Camille, elle devait maintenir une précision implacable. Rafael Mancini ne serait pas aussi facile à convaincre que Marcello.

Alors qu’elle s’éloignait, un vent tiède souffla depuis la mer, chargé d’un parfum d’agrumes et de sel. Anna prit une inspiration profonde, laissant cette odeur s’imprimer dans ses sens. Elle se rappela que, dans ce monde, chaque détail pouvait être une clé ou une menace.

Ce n’était que le début.