Chapitre 1 — Le Chant des Murmures
Clara Duval
Le vent s’infiltrait entre les frondaisons épaisses de la Forêt des Murmures, produisant un chant étrange et envoûtant, presque hypnotique. Clara resserra machinalement son foulard autour de son cou, le regard fixé sur l’ombre dense qui s’étendait devant elle. Elle avait déjà entendu parler de cette forêt, des légendes qui circulaient dans les cafés de Veyrac et des avertissements énigmatiques des anciens du village. Pourtant, jamais elle n’aurait imaginé s’y aventurer, et encore moins seule.
Son téléphone vibra dans la poche de son jean. Elle le sortit, son regard glissant un instant sur le message de Sophie :
"Tu es sûre de vouloir y aller ? Les gens disent que cet endroit est maudit. Fais attention."
Clara hésita un instant avant de répondre. Une part d’elle-même partageait peut-être ces appréhensions, mais elle les chassa rapidement. Avec un soupir, elle répondit un bref "Je suis déjà sur place. Je te tiens au courant.", rangea son téléphone et inspira profondément.
L’appel qu’elle avait reçu plus tôt dans la journée lui revenait en tête : un promeneur avait trouvé un loup blessé près de la lisière et avait appelé la clinique vétérinaire. L’homme avait insisté sur le caractère "étrange" de la créature, mais Clara n’avait pas posé de questions. Elle n’avait jamais refusé d’aider un animal en détresse.
Le silence se fit plus lourd à mesure qu’elle pénétrait dans la forêt. Le tapis de mousse sous ses bottes étouffait le bruit de ses pas, créant une ambiance irréelle. L’air était saturé d’humidité, et une odeur de pin et de terre fraîche flottait, mais ce qui la frappa le plus fut l’absence presque totale de sons. Pas de chant d’oiseaux, ni le bruissement des animaux. C’était comme si la forêt retenait son souffle.
Un frisson la parcourut alors qu’un bruissement indistinct traversa les arbres, trop faible pour en deviner l’origine. Elle s’arrêta, tendit l’oreille, mais rien ne suivit. Résolue, elle reprit sa marche, bien que son pas soit plus prudent.
Après une vingtaine de minutes, elle trouva enfin ce qu’elle cherchait. Dans une petite clairière baignée d’une lumière pâle, un loup était pris au piège. Sa patte arrière était enfermée dans une mâchoire métallique grossièrement dissimulée sous les feuilles. Clara sentit un mélange de colère et de tristesse l’envahir. Quel genre de personne utilisait encore de tels dispositifs ?
S’approchant doucement, elle murmura pour calmer l’animal.
"Tout va bien, je suis là pour t’aider," dit-elle, sa voix basse et apaisante, résonnant à peine dans l’atmosphère oppressante de la clairière.
Le loup, d’une taille impressionnante, leva la tête vers elle. Ses yeux jaunes, brillants d’une intelligence presque surnaturelle, se fixèrent dans les siens. Clara sentit un frisson lui parcourir l’échine, mais elle ne recula pas.
Elle posa son sac à dos sur le sol, sortit ses gants et les outils nécessaires pour desserrer le piège. L’animal grogna faiblement, un son rauque et douloureux, mais il ne tenta pas de s’échapper ni de l’attaquer.
"Je sais que ça fait mal… mais tiens bon," murmura-t-elle avec douceur, ses mains tremblant légèrement sous la tension.
Alors qu’elle manipulait le piège, un éclat métallique trancha l’air humide, et elle sentit une vive douleur à sa main. Une des dents rouillées de l’appareil avait entaillé sa paume. Elle siffla entre ses dents, un juron lui échappant alors qu’elle serrait instinctivement sa main blessée. Une goutte de sang roula sur sa peau avant de tomber sur le sol mousseux.
Ce fut alors que tout bascula.
Le sol sous elle sembla vibrer, comme un battement de cœur sourd, et une onde de chaleur inattendue envahit l’air. Clara recula instinctivement, les yeux écarquillés, tandis que la lumière autour d’elle changeait subtilement. Les arbres chuchotèrent, leurs murmures indistincts montant comme une vague invisible.
La mousse sous ses pieds s’illumina faiblement, comme si elle contenait une énergie enfouie depuis des siècles. Clara sentit son cœur s’emballer. Ses doigts tremblèrent alors qu’elle posait son regard sur le loup.
L’animal, libéré de son piège, se redressa lentement, sa silhouette imposante se détachant dans l’étrange lueur. Il ne s’enfuit pas. Au lieu de cela, il fixait Clara avec une intensité troublante, comme s’il comprenait quelque chose qu’elle ignorait.
Un cri lointain, grave et insondable, résonna quelque part dans les profondeurs de la forêt. Il était à peine audible, mais il fit courir un frisson glacé dans le dos de Clara.
"Qu’est-ce que…" souffla-t-elle, incapable de terminer sa phrase.
La douleur dans sa paume s’était dissipée, remplacée par une chaleur étrange et réconfortante. Intriguée, elle releva la main et vit que le sang qui s’était écoulé brillait légèrement, comme imprégné de lumière. Le phénomène dura une fraction de seconde avant de disparaître, laissant Clara tremblante, confuse.
Le silence retomba brusquement, rendant la clairière à nouveau ordinaire. L’aura mystérieuse s’était dissipée comme un rêve fugace. Le loup, après un dernier regard appuyé, tourna les talons et s’enfonça dans les bois sans un bruit.
Clara resta figée un instant, son esprit en ébullition. Avait-elle halluciné ? Était-ce une réaction au stress ou à cette atmosphère oppressante ? Elle passa une main tremblante sur son front, s’efforçant de calmer les battements frénétiques de son cœur. Rien de tout cela n’avait de sens.
Elle récupéra son sac et se força à quitter les lieux. Mais tandis qu’elle marchait, elle ne pouvait se défaire de l’impression que quelque chose avait changé. L’air autour d’elle semblait plus dense, chargé d’une électricité latente.
De retour à la lisière, Clara croisa un vieil homme qui ramassait du bois mort. Il s’arrêta net en la voyant émerger de la forêt.
"Vous êtes allée là-dedans ?" demanda-t-il d’une voix rauque, son regard perçant sondant le sien.
Clara hésita. "Oui. Un loup était pris dans un piège."
Le vieillard hocha la tête lentement, mais son expression resta grave. "Cette forêt… elle n’aime pas qu’on la dérange."
Clara fronça les sourcils, mais avant qu’elle ne puisse répondre, l’homme tourna les talons, disparaissant dans le sous-bois.
En montant dans sa voiture, elle jeta un dernier regard vers la Forêt des Murmures. L’ombre des arbres semblait plus sombre, plus profonde, comme si elle dissimulait un secret qu’elle n’était pas encore prête à comprendre.
Alors qu’elle démarrait, une douleur sourde pulsa dans sa main blessée. Elle serra le volant, ses pensées tourbillonnant entre rationalité et superstition. Elle ne savait pas encore que cette journée marquait le début d’un changement irréversible dans sa vie.
Au loin, dans les profondeurs de la forêt, le cri grave fut remplacé par un battement sourd, profond et cadencé, comme le réveil d’un cœur endormi depuis des siècles.