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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 2Réveil de l’Obsidienne


Narrateur omniscient

Dans les profondeurs de la Forêt des Murmures, bien au-delà de l’endroit où Clara avait libéré le loup, une énergie ancienne s’agitait. Le battement sourd, perceptible à peine quelques heures plus tôt, se renforçait progressivement. L’air lui-même semblait vibrer d’une intensité croissante, chargé de l’écho d’une force enfouie depuis des siècles, une résonance qui semblait parcourir le cœur même de la terre. La Forêt réagissait, comme si elle savait que quelque chose d'irréversible était en train de se produire.

Sous un monticule de roches couvertes de mousse, dans une caverne oubliée par le temps, une présence attendait, immobile, mais non inerte. Les parois de la caverne, veinées d’un rouge incandescent, pulsaient faiblement, comme si elles répondaient à un appel lointain. Des flammèches invisibles, vestiges de magie ancienne, dansaient vaguement dans l’air, éclatant par moments en brèves lueurs iridescentes.

Azragon, le dernier dragon libre, ouvrit lentement ses yeux dorés au bord de l’éclat. Ils brûlaient avec une intensité qui semblait illuminer l'obscurité environnante. La stase dans laquelle il avait été plongé pour échapper à l’extinction de son espèce s’effritait, brisée par un lien mystérieux. Il sentit, avant même de comprendre, que quelque chose ou quelqu’un avait perturbé son sommeil.

Il redressa son immense tête, ses écailles noires comme l’obsidienne renvoyant un éclat mat sous la lumière rougeâtre de la caverne. Les ailes repliées contre son corps, déchirées et marquées par des batailles anciennes, frémirent légèrement, comme en réponse à une force extérieure. Une douleur sourde, semblable à un réveil brutal, irradiait dans son corps massif, mais cette douleur portait aussi une étrange vitalité. Une connexion ténue, fragile mais réelle, qu’il n’avait pas ressentie depuis des siècles, palpitait au fond de son esprit.

"Qui ose troubler mon repos ?" s’interrogea-t-il, ses pensées résonnant avec une gravité glaciale dans l’espace clos de la caverne. Cette intrusion n'était pas fortuite. Une goutte de magie étrangère s’était infiltrée dans son être, comme une étincelle dans un feu prêt à se rallumer. Et cette étincelle, il pouvait en deviner l'origine : humaine, avec un éclat ancien qu’il aurait cru perdu.

Le dragon inclina légèrement la tête, sondant cette sensation. Elle portait la chaleur de la vie humaine, mais aussi une résonance plus profonde, comme une vibration partiellement accordée à son âme de dragon. C’était à la fois familier et étranger, une réminiscence des liens sacrés qu’il avait autrefois connus. Mais il ne ressentait aucune paix dans cette découverte. Seulement une colère froide, alourdie par une douleur d’un autre âge.

Azragon étira ses membres douloureux, provoquant un grondement sourd qui fit trembler les parois de la caverne. Ses griffes, aussi grandes que des lames, raclèrent la pierre, libérant des étincelles dans l’air lourd. Pourtant, malgré sa méfiance naturelle envers les humains, une parcelle de lui-même, infime mais irrépressible, se souvenait. Un souvenir fugace surgit, d’un lien passé, d’un temps où l’humanité n’était pas uniquement synonyme de destruction.

"Pourquoi cette humaine ?" pensa-t-il brièvement, sans attendre de réponse immédiate.

Pendant ce temps, à des kilomètres de là, dans le cœur du Palais de Lustraciel, des artefacts anciens s’étaient activés. Dispersés dans une salle interdite et faiblement éclairée, ces dispositifs étaient silencieux depuis des siècles, mais maintenant ils pulsaient d’une lumière inquiétante. Des cristaux noirs, enchâssés dans des socles d’or, projetaient des lueurs rouges sur les murs ornés de fresques représentant des dragons enchaînés.

Le duc Adrien de Feremont, en pleine inspection de routine, observa les cristaux avec une inquiétude mal dissimulée. Ses traits anguleux semblaient encore plus sévères sous la lumière tremblotante. Ce noble influent, membre du Conseil de l’Aristocratie, avait longtemps supervisé les dispositifs de détection de magie draconique. Ces cristaux, vestiges de l’époque où les dragons étaient encore traqués et asservis, avaient été conçus pour alerter les aristocrates si un dragon libre venait à réapparaître.

"Ce n’est pas possible", murmura-t-il, ses doigts se crispant sur le pommeau de sa canne incrustée d’écailles de dragon.

À ses côtés, la comtesse Isolde de Montclare, une femme à l’élégance glaciale et au regard perçant, plissa les yeux en observant les oscillations des cristaux. "Ces artefacts n’ont pas menti depuis leur création. Si nous sommes témoins d’un tel phénomène, alors…" Elle laissa sa phrase en suspens, mais son ton trahissait une crainte qu’elle peinait à dissimuler.

Adrien inspira profondément avant de se tourner vers les gardes postés à l’entrée de la salle. "Convoquez immédiatement le Conseil. Et envoyez une expédition dans la Forêt des Murmures. Je veux des réponses avant la fin de la journée."

"Et si c’est réellement..." commença Isolde, mais Adrien coupa court à sa question.

"Nous ne spéculerons pas ici. Si un dragon libre a survécu, nous le capturerons, comme nous l’avons toujours fait."

Sa voix portait une assurance calculée, mais chacun dans la salle pouvait deviner la tension derrière ses mots.

Pendant ce temps, au sein de la Forêt des Murmures, Clara s’agitait dans son sommeil. Rentrée chez elle tardivement après l’étrange événement de la clairière, elle aurait voulu réfléchir calmement, mais la fatigue avait eu raison d’elle. Pourtant, cette nuit, son sommeil était loin d’être paisible.

Dans ses rêves, elle se voyait marcher à nouveau dans la forêt. Mais cette fois, les arbres semblaient vivants, leurs branches bougeant doucement comme des bras squelettiques. Une chaleur oppressante remplissait l’air, et le sol sous ses pieds était brûlant. Chaque pas était accompagné d’un battement sourd, semblable à celui qu’elle avait entendu plus tôt.

Au centre d’un espace imaginaire et irréel, un œil immense, doré et incandescent, la fixait. Elle ne pouvait détourner le regard, hypnotisée et terrifiée à la fois par cette présence. Une voix, grave et résonnante, semblait vibrer dans ses os.

"Pourquoi m’as-tu appelé ?"

Clara tenta de répondre, mais aucun son ne franchit ses lèvres. L’œil semblait s’approcher, et avec lui une sensation de chaleur insupportable. Mais avant qu’elle ne puisse comprendre, elle se réveilla en sursaut, le souffle court et le cœur battant à tout rompre.

Sa main blessée la lançait à nouveau. Lorsqu’elle alluma la lumière pour inspecter sa paume, elle remarqua une fine lueur rougeâtre émanant de la cicatrice. Elle frotta sa main, incrédule, mais la lumière disparut aussitôt, ne laissant qu’une douleur sourde.

Elle se força à respirer profondément, cherchant une explication rationnelle. "Ce n’était qu’un rêve… Juste un rêve," murmura-t-elle, mais la conviction manquait dans sa voix.

Au loin, dans la caverne, Azragon tourna son regard vers l’entrée. La connexion avec Clara s’était intensifiée brièvement, et il pouvait presque sentir ses émotions : peur, confusion, détermination. Il secoua la tête avec un rictus de mépris.

"Les humains… Ils ne changent jamais."

Mais une autre pensée, plus douce, plus lointaine, émergea.

Alors qu’il avançait lentement vers la sortie, ses écailles renvoyant des reflets rouges dans l’obscurité, le dragon sentit une décision se former. Quoi qu’il arrive, il trouverait la source de ce lien et mettrait un terme à cette perturbation.

Et au-dessus, dans les cieux assombris de la Forêt des Murmures, les nuages se rassemblèrent, traversés par des éclairs rouges qui striaient l’horizon comme des griffes déchirant le voile de la nuit.