Chapitre 1 — Arrivée à Aveline
Hugo de Montfort
Le bruit sec des sabots sur les pavés résonnait à travers la forêt embrumée, étouffé mais insistant, tel le battement de cœur d’une créature invisible. Hugo de Montfort serra fermement les rênes, ses yeux gris perçants scrutant les bois denses qui enveloppaient le sentier étroit. De vieux chênes se dressaient de chaque côté, leurs branches tordues s’élançant vers le ciel comme des mains figées en pleine supplication. L’air était saturé d’humidité, chargé de l’odeur de mousse et de décomposition, tandis que de légers bruissements d’animaux invisibles ponctuaient le silence oppressant. La croix en bois suspendue à son cou pesait lourdement contre sa poitrine, à la fois ancrage et fardeau, un rappel constant de sa mission et du poids de son devoir.
Le village d’Aveline se révéla peu à peu, émergeant du brouillard tel un spectre réticent. Les toits de chaume s’affaissaient sous le poids des années de négligence, leurs cheminées noircies crachant de fines volutes de fumée dans le ciel gris. Les rues pavées serpentaient de façon irrégulière entre les petites chaumières, et l’air portait un mélange d’odeurs de bois brûlé, de terre humide et une discrète mais âcre senteur de peur. Des ombres glissaient derrière des volets déformés, et un silence lourd semblait envelopper l’endroit comme un linceul humide. Les lèvres de Hugo se pincèrent en une ligne fine, le poids de la peur des villageois se faisant plus palpable à chaque pas qu’il faisait vers eux. Il avait vu d’autres lieux semblables à celui-ci, où superstition et foi s’entrelacent pour engendrer quelque chose de plus sombre, de plus indompté.
Descendant de son cheval sombre, Hugo balança sa jambe par-dessus la selle avec précision, ses robes noires flottant en ondulations dans la brume. Il attacha les rênes à un poteau de bois situé près de la place du village, murmurant une prière à voix basse. Sa voix était grave et posée, chaque mot semblant peser plus lourd que le précédent. La place en elle-même n’était guère plus qu’un amas de pavés inégaux bordés de chaumières aux murs affaissés, et des restes squelettiques de vieux étals de marché. Un frisson lui parcourut l’échine alors que ses yeux gris balayaient la scène. Les fenêtres se fermaient rapidement à son passage, le claquement sourd des volets résonnant dans le silence.
Un enfant, posté dans l’embrasure d’une porte, poussa un cri étouffé avant d’être violemment tiré dans l’ombre par sa mère. La porte se referma avec fracas, son écho résonnant sur toute la place. L’expression de Hugo resta impassible, bien qu’il perçût la lueur d’une prière murmurée à travers l’entrebâillement d’une autre porte. Ils me craignent autant qu’ils craignent l’accusée, pensa-t-il, effleurant de ses doigts la croix en bois pendue à son cou. La terreur des villageois lui était familière, portée tel un vieux manteau, mais ici, à Aveline, elle semblait plus aiguë—plus désespérée, plus brisée.
« Frère Hugo, » appela une voix, nette et autoritaire, brisant le silence oppressant.
Hugo se tourna pour voir le Père Aldric approcher avec une rapidité déterminée. La silhouette filiforme de l’homme était drapée dans des robes ornées qui trahissaient son rang, les broderies dorées et les incrustations de rubis captant la faible lumière telles des braises à peine contenues. Ses joues creuses et ses yeux brûlants, habités d’un zèle fiévreux, lui conféraient un air spectral, ses mouvements aussi calculés que prédateurs.
« Père Aldric, » salua Hugo, inclinant la tête avec un respect mesuré.
Les lèvres d’Aldric s’étirèrent en un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. « Votre arrivée est des plus opportunes. Aveline est un lieu de ténèbres, Frère Hugo. L’hérésie y prospère comme une plaie non traitée, se nourrissant de l’ignorance de ses habitants. »
Hugo laissa son regard errer sur la place tandis qu’Aldric parlait. Il nota la lueur fugace d’un rideau qu’on écartait à une fenêtre, le pas précipité d’une silhouette s’enfuyant dans une autre porte. « J’ai été informé d’accusations, » dit-il. « Une femme suspectée de sorcellerie. »
« Eliza Marlowe, » répondit Aldric, le nom glissant sur sa langue avec venin. « Une guérisseuse, ou du moins, c’est ce qu’elle prétend. Les villageois murmurent sur ses remèdes contre-nature et des malédictions défiant les lois de Dieu. J’ai collecté des témoignages, mais son procès requiert votre intervention. Votre réputation pour discerner la vérité du mensonge vous précède. »
Hugo inclina la tête, mais un léger malaise s’enroula dans sa poitrine. Il avait entendu des récits semblables auparavant—des femmes condamnées pour leur savoir, leur indépendance, ou pour avoir simplement existé en dehors des carcans rigides dictés par la peur et la foi. Pourtant, il n’était pas de son ressort de questionner. Il était un instrument de l’Église, un outil de justice divine lié par le devoir et la foi.
« Où est-elle détenue ? » demanda-t-il, son ton stable, bien que ses doigts effleurassent la croix en bois à son cou, cherchant une forme d’assurance.
« Dans la maison de pierre au bord de la place, » dit Aldric, désignant une structure sombre et noircie. « Mais son influence s’étend au-delà de sa cellule, Frère Hugo. Les villageois sont déjà divisés. Certains la craignent ; d’autres la défendent, aveuglés par la sentimentalité. C’est une fracture dangereuse. »
Le regard de Hugo s’attarda sur le bâtiment obscur, les légers filaments de fumée s’échappant de sa cheminée tels un dernier souffle. Il pensa à d’autres cellules, d’autres interrogatoires, où des aveux murmurés et des supplications désespérées résonnaient entre des murs de pierre. Sa mâchoire se contracta imperceptiblement. « Montrez-moi les preuves, » dit-il finalement.
Le sourire acéré d’Aldric revint. « Bien sûr, » répondit-il. « Mais d’abord, marchez avec moi. Vous devez voir par vous-même la maladie qui ronge ce village. »
Les deux hommes traversèrent les rues étroites, leurs bottes crissant contre les pavés humides. Les villageois leur laissaient une large distance, leurs prières murmurées formant un murmure constant. Une femme serra fermement un chapelet dans ses mains tremblantes en se signant, son regard fuyant tel un animal acculé. Hugo la fixa brièvement, son expression impassible, mais il ressentit le poids de sa peur, lourd et omniprésent.
L’air changea lorsqu’ils atteignirent la lisière de la forêt. Les arbres imposants se dressaient de manière menaçante, leurs branches s’entrelacant au-dessus d’eux, bloquant l’éclat fragile de la lumière. Sous l’un des plus grands chênes, une effigie grossière pendait d’une branche basse. C’était une figure grotesque formée de bâtons et d’étoffes déchirées, solidement liée par une corde rêche. Elle oscillait doucement dans la brise légère, projetant des ombres déformées dans la faible lumière.« Les villageois croient que ces talismans repoussent son influence », dit Aldric avec mépris, sa voix empreinte d’un profond dédain. « La superstition s'est enracinée ici, Frère Hugo, étouffant la lumière de la foi véritable. »
Hugo étudia l’effigie avec attention, ses yeux perçants détaillant les tissus effilochés et les nœuds grossiers des cordes. Une odeur de bois humide mêlée à celle d’un tissu légèrement brûlé imprégnait l’air. « La peur est une force puissante », murmura-t-il presque pour lui-même, ses doigts effleurant la croix en bois suspendue à son cou. Il percevait la peur des villageois, vibrante, presque palpable, comme un tambour résonnant dans le lointain. Pourtant, il sentait aussi quelque chose de plus sombre, une présence qu’il ne parvenait pas encore à nommer.
« C’est pourquoi nous devons être constamment vigilants », reprit Aldric. Son regard se fixa sur Hugo, une intensité brûlante éclairant ses yeux profondément creusés. « Sans l’Église, ce monde serait en proie au chaos. »
Hugo acquiesça légèrement, bien que son esprit fût ailleurs. Les arbres autour d’eux semblaient émettre un bourdonnement subtil, une vibration silencieuse qui effleurait les limites de ses sens. Ses yeux sondèrent les ombres de la forêt, ressentant une inexplicable attirance, comme si une présence invisible l’observait. L’effigie oscilla à nouveau dans le vent, et Hugo détourna le regard, repoussant cette étrange impression.
Le chemin du retour vers la place se fit dans un silence lourd, la tension entre eux s’alourdissant à chaque pas. À mesure qu’ils approchaient de la maison de pierre où Eliza était détenue, Hugo ressentit une fraîcheur croissante dans l’air, l’atmosphère devenant de plus en plus oppressante, comme une tempête imminente. La bâtisse se dressait devant eux, ses murs de pierre noircis semblant absorber la faible lumière du crépuscule. À travers une fenêtre grillagée, une unique bougie vacillait faiblement, projetant de longues ombres tremblantes sur les murs rugueux.
« Elle clame son innocence, comme toujours », déclara Aldric d’un ton acerbe. « Mais tu dévoileras ses mensonges. »
Hugo hocha la tête, bien que son esprit restât préoccupé. Ses doigts trouvèrent à nouveau la croix en bois autour de son cou, le contact du matériau usé réchauffant légèrement sa paume. Il s’approcha de la porte de la cellule, son ombre s’étirant sous le faible éclairage de la bougie. Cette sensation de malaise enfouie en lui refit surface, plus forte cette fois, accompagnée d’une question diffuse qu’il ne parvenait pas encore à formuler. Inspirant profondément, il redressa les épaules, chassa ses doutes et pénétra dans la lumière tamisée de la cellule, prêt à affronter ce qui l’attendait.