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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1La Robe de Mariée


Anna Lehmann

Le cliquetis régulier de l’aiguille contre le tissu résonnait doucement dans la pièce, entrecoupé du craquement discret du plancher en bois sous les pas mesurés de Marta, la mère adoptive d’Anna. À travers les rideaux en dentelle, la lumière du matin dansait sur les murs blanchis à la chaux, projetant des ombres mouvantes. Anna, concentrée, alignait une nouvelle broderie sur la manche gauche de sa robe de mariée. Chaque point devait être parfait, non seulement pour honorer la tradition, mais aussi parce que cette robe dictait un avenir qu’elle peinait à embrasser pleinement.

Sa main trembla légèrement alors qu’elle tirait le fil, un signe imperceptible que seul le murmure constant de la rivière semblait remarquer, comme une voix secrète qui l’invitait à se perdre dans ses pensées.

Marta entra avec un panier de linge propre qu’elle déposa à côté de la cheminée. Les plis de son tablier étaient impeccablement repassés, et son sourire chaleureux éclaira la pièce.

— Tu avances bien, ma fille, dit-elle avec douceur, ses yeux brillants d’une fierté sincère. Cette robe sera magnifique, comme toi.

Anna répondit par un sourire, mais un silence inhabituel pesa dans l’air. Une ombre de tension passa fugacement dans son regard avant qu’elle ne se tourne de nouveau vers son ouvrage.

— Jacob sera fier de toi, ajouta Marta en s’asseyant près du poêle, une pelote de laine dans les mains. Il n’y a pas de jeune homme plus travailleur et plus respecté dans la communauté. Vous êtes bénis par le Seigneur.

— Oui, murmura Anna sans lever les yeux.

Mais une question se forma au bord de ses lèvres, hésitante, prête à s’échapper. Marta aurait-elle compris si elle lui avait demandé : « Avez-vous déjà douté de vos choix ? » Anna la retint, comme elle l’avait fait tant de fois auparavant. Elle ne voulait pas inquiéter sa mère adoptive.

Les éclats de rire de ses jeunes sœurs adoptives résonnèrent depuis la pièce voisine, un contraste frappant avec ses pensées tourmentées. Elles jouaient à cache-cache, leurs petites robes virevoltant sous leurs mouvements légers. Anna les observa un instant, un sourire doux effleurant ses lèvres. Ces instants d’innocence lui rappelaient pourquoi elle aimait cette maison et cette famille. Pourtant, un poids pesait sur son cœur, plus lourd chaque jour.

Elle posa son aiguille et se leva, étirant ses jambes fatiguées. La robe, suspendue au mannequin de bois poli, semblait à la fois irréelle et terriblement concrète, comme si elle appartenait à une autre vie, à une autre Anna.

— Tu sembles distraite, ma fille, dit Marta, interrompant ses pensées. Tout va bien ?

Anna détourna les yeux vers la fenêtre, où le soleil scintillait sur la rivière sinueuse.

— Je réfléchis simplement, répondit-elle doucement. À tout ce qui est à venir.

Marta posa sa pelote de laine et s’approcha, effleurant l’épaule d’Anna d’une main sûre.

— C’est naturel. Le mariage est un grand pas. Mais sache que tu n’es pas seule. Le Seigneur te guidera.

Anna hocha la tête, mais ses pensées se troublaient. Elle inspira profondément, cherchant à calmer le tumulte en elle. La rivière, visible au loin, captait son regard. Entre ses branches, elle crut apercevoir une forme fugace – un reflet étrange ou une ombre qu’elle ne put identifier. Le murmure de l’eau semblait chuchoter des vérités insaisissables.

Un éclat de voix masculine la ramena brusquement à la réalité.

— Anna !

Jacob se tenait dehors, près de l’enclos des chèvres, son chapeau de paille légèrement incliné.

— Viens voir, j’ai quelque chose à te montrer !

Anna inspira profondément, s’éloignant de la fenêtre.

— J’arrive, répondit-elle.

Marta lui adressa un sourire encourageant.

— Ne le fais pas attendre, ajouta-t-elle avec indulgence.

En sortant, Anna fut accueillie par l’air frais, chargé de l’odeur de terre humide et de menthe sauvage. Le village s’éveillait autour d’elle : les bruits des outils, les salutations matinales et les cris d’enfants formaient une toile sonore familière.

Jacob se tenait près de l’étable, une planche de bois sous le bras. Lorsqu’elle approcha, son regard sévère s’adoucit légèrement.

— Regarde, dit-il en désignant la planche. Ce sera pour notre lit. J’ai sculpté ces motifs en pensant à toi.

Les motifs représentaient des oiseaux et des fleurs, d’une finesse inattendue. Anna effleura les sculptures du bout des doigts, touchée par son attention.

— C’est magnifique, murmura-t-elle.

Mais au lieu de ressentir la chaleur qu’elle espérait, un étrange mélange de gratitude et de culpabilité l’envahit.

— Tout va bien ? demanda Jacob, fronçant les sourcils, une note de prudence dans sa voix.

Anna se força à relever les yeux.

— Oui, tout va bien, répondit-elle rapidement. Je suis juste un peu fatiguée.

Il resta silencieux un instant, son regard scrutant le sien. Puis il hocha la tête avec gravité.

— Je comprends. Ces semaines sont intenses. Mais sache que je suis là, Anna. Toujours.

Elle acquiesça, mais le poids des mots qu’elle ne pouvait prononcer la submergea. Alors que Jacob retournait à son ouvrage, elle marcha instinctivement vers la rivière.

Assise sur un rocher lisse, elle laissa l’eau fraîche effleurer ses doigts, chaque goutte semblant murmurer un secret. Le vent joua avec ses cheveux, apportant un parfum de menthe sauvage. Anna observa le courant, fascinée par sa fluidité, et se surprit à fredonner l’air ancien que Marta lui chantait dans son enfance. Une mélodie ancrée en elle, venue d’un endroit qu’elle ne reconnaissait pas.

Dans ce moment suspendu, elle se demanda ce qu’elle ressentirait lorsqu’elle enfilerait la robe, lorsque ses pas la mèneraient à Jacob, lorsque les vœux seraient prononcés. Était-elle prête ?

Un frisson parcourut son échine alors qu’elle fixait l’horizon, où la rivière disparaissait entre les collines. Son avenir, tout comme ce courant insaisissable, lui semblait à la fois inéluctable et empli de mystère.

Anna ferma les yeux, laissant le murmure de l’eau emplir son esprit. Et pour la première fois, elle eut le courage de se demander : « Ai-je vraiment le choix ? »