Chapitre 1 — Les Apparences Trompeuses
Marianne Leroux
La pluie avait commencé à tomber peu après la tombée de la nuit, enveloppant la ville d’un voile liquide et brillant sous les néons fatigués. Marianne Leroux resserra le col de son trench sombre, ignorant les gouttes glacées qui s’infiltraient jusque dans son cou. La rue déserte menait à un immeuble anonyme, un rectangle morne de béton et de vitres ternes, où seule une faible lumière filtrait à travers les rideaux d’un appartement du troisième étage. Elle tira sur sa cigarette, savourant la chaleur âcre qui adoucissait, l’espace d’un instant, le froid mordant qui l’entourait.
Le bruit de ses bottes sur l’asphalte humide ralentit lorsqu’elle s’approcha de l’entrée. Elle s’arrêta pour fouiller dans la poche intérieure de son manteau et en sortit une carte froissée. Dessus, une adresse écrite à la va-vite à l’encre noire : celle de Claire Morel. Elle hésita. Cela faisait des mois que les clients se faisaient rares, et elle n’avait accepté cette rencontre qu’à contrecœur.
La voix de Claire résonnait encore dans son esprit, haletante, presque cassante : « Ma sœur ne s’est pas suicidée. C’est une mise en scène. Vous devez me croire. »
Marianne avait entendu ce genre de discours à maintes reprises. Des proches en quête de sens, refusant de croire à une tragédie ordinaire, cherchant désespérément quelqu’un pour partager leur douleur ou leur colère. Mais quelque chose dans les mots de Claire sonnait différemment. Peut-être était-ce la conviction fébrile, ou cette mention fugace d’éléments troublants entourant la mort de Léa Morel, journaliste d’investigation prometteuse.
Elle écrasa sa cigarette du bout de sa botte, le visage fermé. Tout dans son instinct lui disait de faire demi-tour, de ne pas s’enliser dans une affaire qui sentait déjà les ennuis à plein nez. Mais elle était là, malgré elle.
L’interphone grésilla à peine lorsque Claire répondit pour lui ouvrir. L’escalier, mal éclairé et imprégné d’une odeur persistante de moisissure et de peinture écaillée, menait à un appartement modeste. Des gouttes de pluie s’infiltraient par une fenêtre mal fermée, formant une flaque au pied de la rampe. Claire lui ouvrit presque aussitôt, ses traits tirés révélant des nuits blanches et un désespoir palpable. Petite, menue, avec des cheveux attachés à la va-vite, Claire semblait sur le point de s’effondrer, mais son regard brûlait d’une détermination féroce.
« Merci d’être venue, murmura-t-elle en se décalant pour la laisser entrer. Je sais que ce n’est pas dans vos habitudes d’accepter ce genre de cas. »
Marianne ne répondit pas. Elle balaya la pièce du regard : un salon exigu, envahi de dossiers ouverts, d’articles découpés et d’un ordinateur portable dont l’écran affichait une image figée – celle de Léa, souriante, entourée de piles de livres et de papiers. Une odeur de café froid et de fatigue flottait dans l’air.
« Alors, parlez-moi, dit Marianne en allumant une autre cigarette malgré le froncement de sourcils de Claire. Montrez-moi ce qui vous semble suspect. »
Claire lui tendit une enveloppe brunie par l’humidité. Marianne remarqua un léger tremblement dans sa main alors qu’elle la récupérait. L’intérieur contenait une série de photos de la scène de mort supposée. Léa pendue à une poutre dans son appartement, une chaise renversée à ses pieds. Une image classique de suicide. Trop classique, pensa Marianne, ses sourcils se fronçant légèrement.
Claire s’approcha, désignant nerveusement l’une des photos.
« Regardez cette fenêtre, dit-elle. Elle était ouverte quand on l’a trouvée. Léa n’aurait jamais laissé une fenêtre ouverte en plein hiver. Elle était frileuse, toujours à râler contre le froid. »
Marianne arqua un sourcil mais examina la photo de plus près. Le détail était en effet étrange, mais insuffisant pour éveiller une suspicion réelle.
« Et cette lettre, ajouta Claire en saisissant une copie dactylographiée d’un message manuscrit censé être la note de suicide de Léa. Ce n’est pas son écriture. Je le sais, je reconnaîtrais son écriture entre mille. »
Marianne parcourut les lignes. Les mots étaient courts, précis, presque mécaniques. Aucun des sentiments qu’une personne désespérée pourrait vouloir transmettre. Elle sentit un frisson la traverser. Une scène trop parfaite. Trop nette.
« Les policiers ont-ils relevé ces incohérences ? » demanda Marianne en posant la feuille.
Claire éclata d’un rire amer.
« Ils ont classé l’affaire en une journée. Suicide. Pas d’enquête. Pas de vérification. Vous savez comment ça fonctionne, non ? »
Marianne hocha la tête. Oui, elle savait. Trop bien. Elle avait vu des détails cruciaux balayés sous le tapis plus de fois qu’elle ne voulait s’en souvenir. Un réseau criminel puissant, avait-elle dit ? Cette phrase l’avait marquée dès l’appel.
Claire s’assit sur le canapé usé, serrant ses mains tremblantes. « Léa travaillait sur quelque chose de gros. Quelques jours avant sa mort, elle m’a appelée. Elle était nerveuse... effrayée. Elle m’a dit qu’elle s’approchait trop près de quelque chose. Elle voulait qu’on se voie, mais... » Sa voix se brisa, et elle détourna les yeux.
Marianne détourna son regard aussi, fixant les photos étalées sur la table basse. Elle sentit une tension familière se nouer dans son estomac. Ce n’était pas une affaire anodine. Mais en avait-elle encore la force ?
« Vous avez quelque chose d’autre ? Des indices, des noms ? »
Claire secoua la tête, mais sortit une autre photo froissée.
« Juste ça. Une note griffonnée que j’ai trouvée dans ses affaires. Elle parle d’un endroit… le Pont des Oubliés. »
Marianne prit la photo. Les mots étaient tracés à la hâte sur un bout de papier. Le Pont des Oubliés. Les lettres semblaient presque trembler, comme si elles portaient la peur de Léa.
« Vous pouvez trouver la vérité, murmura Claire, sa voix brisée mais emplie d’espoir. Je sais que vous le pouvez. »
Marianne posa la photo sur la table, son regard fixant Claire un long moment. Tout en elle criait de refuser. Ce n’était pas son problème. Ce genre d’affaires laissait toujours des cicatrices. Mais elle savait aussi qu’elle ne pourrait pas dormir en oubliant ces incohérences.
Les photos, les détails ignorés. Ce nom, Léa Morel. Une journaliste qui avait cherché la vérité là où d’autres détournaient les yeux.
« Je vais voir ce que je peux faire, dit-elle finalement en écrasant sa cigarette dans un vieux cendrier. Mais je ne promets rien. »
Claire hocha la tête, les yeux brillants de gratitude. Marianne se levait déjà pour partir.
Dans la rue, l’air froid mordit immédiatement sa peau. Les gouttes de pluie s’étaient transformées en un rideau dense, rendant la visibilité difficile. Une lumière vacillante d’un lampadaire projetait des ombres étranges sur l’asphalte.
Elle enfila ses mains dans les poches de son manteau et jeta un dernier regard à l’appartement de Claire.
Le Pont des Oubliés. Le nom résonnait dans son esprit comme une énigme à résoudre.
Marianne marcha dans la nuit, le bruit de ses pas se mêlant au grondement lointain du trafic. Ce n’était que le début, mais déjà elle sentait que cette affaire allait la ramener là où elle ne voulait pas aller : dans les ombres du passé qu’elle avait si longtemps tenté d’oublier.