Chapitre 1 — Prologue : Les Ombres du Pouvoir
Jacques Lemaire
La lumière tamisée du lustre en cristal projetait des reflets vacillants sur les murs tapissés de l’hôtel particulier. Jacques Lemaire faisait les cent pas dans son bureau, un verre de scotch à la main, l’odeur persistante de cuir et de cigare stagnant dans l’air. L’homme, habitué à dominer les salles de réunion et à imposer sa présence, paraissait ce soir-là tendu, presque nerveux. Un tic imperceptible faisait trembler son index sur le bord du verre, tandis qu’il jetait des coups d’œil fréquents à la bibliothèque massive qui occultait la porte secrète.
Il savait que ses heures étaient comptées.
Sur le bureau verni, des dossiers épars trônaient comme des preuves de ses transactions passées. Des noms, des chiffres, des dates. Tout était là. Des années de corruption, de pots-de-vin, d’alliances douteuses soigneusement tissées pour préserver son empire. Mais ce n’étaient pas les papiers sur le bureau qui l’inquiétaient. C’était ce qu’il avait caché derrière la bibliothèque. Le carnet. La clé USB. Ces deux objets contenaient bien plus qu’un simple résumé de ses méfaits. Ils représentaient une menace directe pour certains des hommes les plus puissants de Paris. Et pour beaucoup, Jacques Lemaire n’était plus qu’un problème à éliminer.
Un bruit sourd venant de l’étage inférieur le fit sursauter. Il posa son verre avec précaution, écoutant attentivement. Le silence revint, pesant, mais ses épaules restèrent crispées. Jacques prit une inspiration profonde, puis traversa la pièce pour vérifier le mécanisme du panneau secret. Ses doigts tremblants appuyèrent sur une rainure discrète dans le bois, et la bibliothèque s’ouvrit avec un léger chuintement, révélant une petite pièce sombre.
À l’intérieur, une table basse portait un carnet relié en cuir noir et une clé USB enfoncée dans un port connecté à un ordinateur portable. Jacques saisit le carnet et le feuilleta rapidement, ses yeux parcourant les lignes de codes qu’il connaissait par cœur. Ce carnet était son assurance, son ultime levier contre ceux qui voudraient le détrôner. Mais il savait aussi que c’était une arme à double tranchant. Si quelqu’un venait à mettre la main dessus…
Il ferma les yeux un instant, un visage surgissant dans son esprit : André, son fils. André, avec sa naïveté presque désarmante, son art, sa quête d’un monde meilleur. Si seulement Jacques avait pu le préserver de tout cela. Mais il n’y avait plus de retour en arrière. André ne lui pardonnerait jamais. Cette pensée lui arracha un frisson, mais il la repoussa violemment. Il n’était pas question de faiblesse maintenant. Pas ce soir.
Un nouveau bruit retentit. Cette fois, il était plus proche. Des pas, lourds, glissant sur les parquets du rez-de-chaussée. Jacques referma précipitamment la bibliothèque, replaçant son masque d’homme de pouvoir. Il se dirigea vers le bureau et ouvrit un tiroir pour en sortir un pistolet, qu’il glissa dans la poche intérieure de son veston.
― Qui est là ? lança-t-il d’une voix forte, mais rauque.
Pas de réponse. Les pas s’étaient arrêtés. Lemaire avança prudemment, quittant son bureau pour rejoindre le couloir. Les lumières tamisées projetaient des ombres déformées sur les murs. Son cœur battait la chamade, mais il maintenait un visage impassible.
En atteignant le haut de l’escalier menant au rez-de-chaussée, il aperçut une silhouette. Une femme. Ses talons claquaient sur les lattes du parquet alors qu’elle marchait lentement vers lui. Elle portait un long manteau sombre, et ses cheveux noirs encadraient un visage partiellement dissimulé par l’ombre. La lumière vacillante des appliques murales jouait sur ses traits, ajoutant à son mystère.
― Hélène, murmura-t-il, mi-soulagé, mi-méfiant.
― Bonsoir, Jacques, répondit-elle d’une voix douce, presque moqueuse. Tu as l’air tendu.
Elle monta les dernières marches avec une élégance calculée. Jacques baissa légèrement son arme, bien qu’il ne la rangea pas.
― Que fais-tu ici ? Ce n’est pas le moment.
Hélène pencha la tête de côté, un sourire énigmatique flottant sur ses lèvres carmin.
― Je viens m’assurer que tu sais où se trouvent tes alliés… et tes ennemis.
― Ne joue pas avec moi, Hélène. Si tu penses m’intimider, tu perds ton temps.
Hélène haussa un sourcil, son sourire s’élargissant imperceptiblement. ― Intimider ? Non. Ce n’est pas mon style. Je préfère… anticiper.
Jacques détourna les yeux une fraction de seconde, mais ce fut suffisant. Avant qu’il ne puisse réagir, une douleur fulgurante traversa son abdomen. Il baissa les yeux, incrédule, observant le couteau planté dans sa chair. Hélène recula d’un pas, essuyant une goutte de sang sur le dos de son gant en cuir.
― Ce n’est pas une question de choix, Jacques. Seulement de survie, murmura-t-elle, sa voix un mélange d’amertume et de fatalisme.
Jacques tituba, une main pressant sa blessure. Il laissa tomber le pistolet, incapable de le maintenir. Ses jambes se dérobèrent, et il s’effondra au pied de l’escalier. Sa vision se brouillait, mais il aperçut Hélène qui s’éloignait, disparaissant dans l’ombre comme un spectre.
Il tenta de ramper, son sang laissant une traînée écarlate sur le parquet brillant. Dans un dernier effort, il sortit son téléphone portable de sa poche et composa un numéro, mais ses doigts glissèrent sur l’écran ensanglanté avant qu’il ne puisse appuyer sur "envoyer". La lumière de l’appareil s’éteignit, tout comme sa conscience.
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L’inspecteur Dumas entra dans l’hôtel particulier une heure plus tard, accompagné d’une équipe d’enquêteurs. Le lieu, d’une élégance froide, semblait figé dans le temps. Le corps de Jacques Lemaire gisait toujours au pied de l’escalier, entouré de taches de sang séché.
Dumas se pencha sur la scène, ses yeux perçant analysant chaque détail. Il nota la position du corps, la direction des gouttes de sang, et surtout, l’absence de désordre apparent. Ce prétendu cambriolage était une mascarade. Trop soigné, trop calculé.
― Inspectez les environs, ordonna-t-il. Et fouillez ce bureau. Je veux tout ce qui pourrait expliquer ce qui s’est passé ici.
Alors que les agents s’activaient, Dumas s’arrêta devant la bibliothèque imposante. Un instinct lui soufflait que quelque chose clochait. Il passa ses doigts sur le bord des étagères, trouvant une rainure inhabituelle. Avec une légère pression, la bibliothèque pivota, révélant la pièce cachée.
À l’intérieur, il aperçut le carnet de cuir noir, toujours posé sur la table basse. À côté, une clé USB brillait faiblement sous la lumière artificielle. Dumas fronça les sourcils, ses pensées s’accélérant.
― Voilà donc ce qui valait une vie, murmura-t-il pour lui-même.
Il savait une chose : ces vérités allaient attirer bien plus de problèmes qu’elles n’en résoudraient. Paris venait de perdre un manipulateur, et il ne faisait aucun doute que d’autres se battraient pour prendre sa place.