Chapitre 1 — Sous les Ruines de Villeneuve
Éléonore de Villeneuve
Un souffle de vent frais fit frémir les herbes folles qui envahissaient désormais l’allée principale menant au manoir des Villeneuve. Éléonore ajusta son châle d’un geste discret, plus par réflexe que par froid véritable. Devant elle s’étalait la silhouette imposante mais délabrée de la demeure familiale, dont les murs fissurés semblaient gémir sous le poids des années et du silence. L’élégance austère qu’elle avait connue dans son enfance n’était plus qu’un souvenir lointain, remplacée par un parfum de déclin et de désolation.
Les corbeaux croassaient au loin, ajoutant une note lugubre à l’atmosphère pesante. Éléonore s’arrêta un instant, ses doigts serrant le tissu fin de son châle. Elle se souvenait si bien des jours où cette allée était bordée de chariots et de chevaux, où les rires de son père résonnaient dans les écuries voisines. Aujourd’hui, tout semblait recouvert d’un voile de silence et de poussière. Elle remarqua une pierre déplacée près de la porte, comme si quelqu’un avait cherché à fouiller ici, et une vague de méfiance s’insinua en elle.
Elle s’avança jusqu’aux grandes portes en bois, autrefois gardiennes d’une prospérité enviée, et posa sa main sur la surface rugueuse. Les fissures y étaient profondes, comme des cicatrices gravées, et un éclat métallique attira brièvement son regard sur la poignée, signe qu’elle avait été forcée récemment.
Son frère Jules, qui marchait derrière elle, s’éclaircit la gorge, un bruit rauque et impatient qui brisa le silence.
« Nous n’avons pas toute la journée, Éléonore. Entre. »
Le ton de Jules était sec, presque accusateur. Éléonore savait qu’il n’approuvait pas ses fréquentes visites au domaine. Pour lui, cette maison n’était qu’un poids, une relique d’un passé humiliant qu’il rêvait d’effacer. Mais pour Éléonore, elle était bien plus que cela. Ces murs renfermaient les souvenirs de leurs parents, de l’innocence révolue de leur jeunesse.
Ils pénétrèrent dans le hall d’entrée, où la lumière du jour peinait à traverser les fenêtres poussiéreuses. Les tapisseries déchirées pendaient tristement, et le bois du parquet craquait sous leurs pas. Un grincement continu, presque imperceptible, semblait provenir des murs eux-mêmes, comme si la maison, dans sa décrépitude, respirait encore. Éléonore prit une profonde inspiration, laissant l’odeur familière de pierre froide et de moisissure l’envahir.
Elle s’avança vers la grande cheminée, où le blason des Villeneuve surplombait encore l’espace, bien que terni et couvert de toiles d’araignées. Un frisson la parcourut lorsque ses doigts frôlèrent l’écusson.
« Pourquoi t’infliges-tu cela ? » demanda Jules brusquement, croisant les bras devant lui.
Éléonore ne répondit pas immédiatement. Elle promena ses doigts sur le bord d’une commode, ramassant la poussière comme si elle cherchait à en retirer quelque chose d’intangible. Une larme menaça de couler, mais elle la refoula avec détermination. « Parce que c’est ici que tout a commencé, Jules. Et c’est ici que je trouverai notre salut. »
Son frère émit un soupir agacé. « Tu rêves. Ce manoir ne représente rien d’autre que notre chute. Si nous voulons restaurer le nom des Villeneuve, nous devons regarder vers l’avenir, pas vers ces ruines. »
Éléonore se tourna vers lui, ses yeux verts brillant d’une lumière à la fois douce et résolue. « Et quel avenir proposes-tu, Jules ? Une alliance forgée dans l’humiliation et la soumission ? »
Cette fois, ce fut Jules qui détourna le regard, fixant une fissure dans le mur comme s’il y trouvait une réponse à ses propres tourments. Il finit par tirer une lettre de sa veste et la tendit à Éléonore.
« Lis ceci. Et peut-être comprendras-tu. »
Elle prit la lettre avec hésitation, ses doigts tremblant légèrement sous le poids d’une appréhension diffuse. En brisant le sceau, elle sentit son cœur s’alourdir. Les mots soigneusement calligraphiés, bien qu’imprégnés de politesse, portaient en eux une froideur implacable.
Le contenu était simple, brutal : une invitation - ou plutôt une convocation - à un mariage arrangé avec le comte Henri de Belmont. La réputation de Belmont, un homme aussi puissant qu’impitoyable, était bien connue. Son nom évoquait richesse et autorité, mais aussi un contrôle implacable sur ses affaires et ses alliances.
Elle releva les yeux vers Jules, la gorge serrée. « Tu as déjà accepté, n’est-ce pas ? »
Jules s’approcha d’elle, posant une main ferme sur son épaule. « Éléonore, je n’ai pas eu le choix. Belmont est puissant. Il a les moyens non seulement de couvrir nos dettes, mais aussi de nous redonner une place à Versailles. Sans cela, nous sommes condamnés à l’oubli. »
Elle se dégagea de son étreinte, faisant un pas en arrière comme si elle voulait créer une distance physique entre elle et cette réalité oppressante. « Comment peux-tu me demander ça ? Me réduire à une simple monnaie d’échange ? »
« Ce n’est pas une demande, c’est une nécessité, » répondit-il avec une dureté qui masquait mal la culpabilité dans sa voix.
Le silence retomba entre eux, lourd et suffocant. Éléonore détourna les yeux, cherchant un refuge dans les ombres de la pièce. Son regard s’arrêta sur un coin du sol où une dalle semblait légèrement déplacée, comme si une force inconsciente lui avait désigné cet endroit précis.
Elle s’agenouilla, ignorant les protestations de Jules, et fit glisser la pierre avec effort. Sous celle-ci, une petite cache renfermait un carnet en cuir usé. Elle l’ouvrit avec précaution, découvrant des pages couvertes d’écritures serrées et de chiffres.
« Qu’est-ce que c’est ? » demanda Jules en se penchant vers elle.
Éléonore feuilleta rapidement les pages, son esprit s’animant au fur et à mesure qu’elle comprenait les implications de ce qu’elle lisait. « Ce sont des registres... des transactions faites par père juste avant notre ruine. Regarde ici, ces sommes... elles ne correspondent pas. Quelqu’un a manipulé nos finances. »
Jules plissa les yeux, prenant le carnet pour l’examiner de plus près. Son expression passa de l’incrédulité à une colère sourde. « Si c’est vrai, alors cela pourrait expliquer comment tout s’est écroulé si rapidement. Mais pourquoi ? Et qui ? »
Éléonore se releva, la poussière maculant l’ourlet de sa robe. Elle serra le carnet contre elle, comme un trésor fragile mais précieux. « C’est ce que je compte découvrir. Mais pour cela, il me faudra jouer le jeu. »
Jules fronça les sourcils. « Quel jeu ? »
Elle se tourna vers lui, une lueur de défi dans le regard. « Celui de Versailles. J’épouserai Henri de Belmont, comme tu le veux. Mais je ne serai pas une épouse soumise. Je trouverai la vérité sur ce qui est arrivé à notre famille, et je redonnerai aux Villeneuve leur honneur. »
Jules sembla déconcerté par la force dans ses paroles, mais il hocha la tête, incapable de contester sa détermination.
Alors qu’ils quittaient le manoir, le soleil déclinant projetait des ombres longues et déformées sur les murs fissurés. Éléonore jeta un dernier coup d’œil au blason des Villeneuve, jurant en silence de lui rendre son éclat.
Dans son esprit, les chaînes d’un mariage imposé se transformaient déjà en un levier pour libérer sa famille du joug du déshonneur. Mais au fond de son cœur, une peur sourde murmurait : jusqu’où serait-elle prête à aller pour y parvenir ?