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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Départ en Piste


Alicia Leblanc

Dans l’atelier silencieux de l’Université Technique de Paris, la lumière blanche des néons tombait en halo sur le moteur désossé devant Alicia. Ses mains, tachées de graisse et de fines coupures, s’affairaient avec précision, serrant un boulon qu’un de ses camarades avait laissé négligemment mal ajusté. L’air était saturé de l’odeur d’huile moteur et de métal chauffé, une odeur à la fois rassurante et stimulante. Ici, dans cet atelier déserté à une heure tardive, Alicia trouvait son sanctuaire. C’était plus qu’un simple lieu de travail : c’était aussi un espace où elle pouvait exister sans jugement, du moins en apparence.

Mais ce soir-là, une pointe d’impatience rongeait sa concentration. Les murmures des conversations de la journée lui revenaient en mémoire, des remarques désobligeantes entendues lors d’un cours pratique, où certains avaient insinué qu’elle était "favorisée" pour occuper un poste dans l’atelier. Elle n’avait rien répondu sur le moment, mais ces mots avaient laissé un arrière-goût amer.

Une porte grinça, trahissant une présence derrière elle, et des rires masculins interrompirent le calme. Les épaules d’Alicia se tendirent malgré elle.

« Alors, Leblanc, toujours à bricoler ton tas de ferraille ? » lança une voix qu’elle reconnut immédiatement : Julien.

Sans lever les yeux, elle continua à travailler, se contentant de serrer un autre boulon avec une force mesurée.

« Sérieusement, t’as pas mieux à faire un vendredi soir ? » insista-t-il, son ton teinté de mépris.

Ses amis gloussèrent derrière lui, un chœur d’approbation qui renforçait son arrogance.

Alicia expira lentement avant de relever la tête, ses yeux bleus-gris fixant Julien avec une froide détermination. « Si tu avais fait ton travail correctement, ce boulon n’aurait pas été mal ajusté. Mais c’est vrai, toi, tu préfères les apparences au résultat. »

Julien émit un ricanement sarcastique. « T’es tendue, ma vieille. Peut-être qu’un gars dans le coin pourrait offrir un peu d’aide, vu que c’est pas vraiment ton truc, hein ? »

L’insinuation fit bouillir son sang, mais elle força son expression à rester impassible. Elle connaissait ce jeu : toute réaction émotionnelle serait utilisée contre elle.

Avant qu’elle ne puisse répondre, une voix grave et familière retentit derrière eux.

« Julien, fiche le camp. »

Gabriel se tenait dans l’encadrement de la porte, grand et sûr de lui, son sourire en coin trahissant tout sauf de la patience. Ses cheveux bruns désordonnés et son t-shirt porté avec nonchalance semblaient une extension naturelle de son charisme.

Julien leva les mains en signe de reddition, mais pas sans une dernière pique. « D’accord, d’accord, j’ai compris. Bonne soirée, les amoureux. »

Lorsqu’il quitta enfin l’atelier avec ses acolytes, Alicia laissa échapper un soupir de soulagement, sa prise se relâchant légèrement sur la clé anglaise.

« Toujours à jouer au héros ? » lança-t-elle sans détourner les yeux de son moteur.

Gabriel haussa les épaules, s’appuyant contre un établi voisin. « Il ne mérite pas ton attention, c’est tout. Mais toi, par contre, tu m’as manqué. »

Alicia ne put empêcher un haussement de sourcil sceptique, bien que ses mains continuèrent à travailler. « Tu dis ça à toutes les mécaniciennes, ou juste à celles qui te tirent de mauvais pas ? »

Il éclata de rire, un son franc qui brisa la tension dans l’air. « Toujours aussi mordante. Mais sérieusement, j’ai besoin de toi. »

Elle s’arrêta, son regard perçant scrutant Gabriel. Il jouait souvent la carte du charme, mais cette fois-ci, il semblait sérieux.

« Qu’est-ce qui cloche ? » demanda-t-elle finalement.

Il passa une main sur sa nuque, un tic nerveux qu’elle connaissait bien. « Un bruit étrange dans le moteur, surtout quand je monte dans les tours. Mes mécaniciens n’arrivent pas à comprendre d’où ça vient. »

« Et tu es venu jusqu’ici pour moi ? Tu sais que je ne peux pas faire de miracles sans voir la voiture. »

« Elle est garée dehors. »

Typique. Toujours impulsif, mais jamais sans un plan. Alicia posa ses outils et roula des yeux, dissimulant un sourire qui menaçait d’apparaître.

Ils sortirent dans la fraîcheur de la nuit. Sous un lampadaire vacillant, la voiture de Gabriel brillait, un bolide aux lignes parfaites, personnalisée jusque dans les moindres détails. Une bande rouge en travers du capot attirait immédiatement l’œil, donnant l’impression qu’elle était taillée pour la vitesse.

Alicia passa une main sur le métal froid et ferma les yeux un instant. Une chaleur subtile monta, comme si un courant la traversait. Ce n’était pas tangible, mais elle sentit une dissonance, une anomalie dans l’équilibre mécanique.

« Tu sens quoi ? » demanda Gabriel, brisant le silence.

Elle rouvrit les yeux, fronçant légèrement les sourcils. « Pas encore certaine. Soulève le capot. »

Gabriel obéit, et elle se pencha, ses doigts explorant les rouages avec une précision instinctive.

« Tes mécanos ne sont pas censés gérer ce genre de problème ? » lança-t-elle distraitement.

« Ils ne sont pas toi. »

Elle s’arrêta un instant, levant les yeux vers lui. Une fraction de seconde, leurs regards se croisèrent, et quelque chose d’indéfini flotta dans l’air. Mais elle détourna rapidement les yeux, revenant au moteur.

« Si tu veux que je t’aide, attrape cette clé. »

Ils travaillèrent ensemble dans un silence ponctué de bruits métalliques et d’instructions monotones. Malgré la complexité de leur relation, leurs gestes étaient parfaitement synchronisés, comme s’ils avaient fait cela des centaines de fois — et c’était sans doute le cas.

« Voilà, » dit finalement Alicia après une heure d’efforts. « Une micro-fissure dans la conduite d’air. Ce n’est pas énorme, mais ça aurait pu te coûter une course. »

Gabriel hocha la tête, impressionné. « Tu es incroyable, tu sais ça ? »

Elle haussa les épaules, essayant de masquer une pointe de fierté. « Je fais mon boulot, c’est tout. »

Gabriel s’approcha légèrement. « Alicia… merci. »

Avant qu’elle ne puisse répondre, il ajouta, un sourire espiègle aux lèvres : « Et je te promets de te payer un vrai café la prochaine fois. Pas juste un de ces trucs infâmes de l’université. »

Elle éclata de rire, un rire sincère qui allégea l’atmosphère. « Toujours aussi généreux, Duval. File maintenant. »

Il salua d’un geste avant de monter dans la voiture. Le rugissement du moteur avait retrouvé sa puissance, et il disparut bientôt dans l’obscurité.

Alicia resta un instant sous le lampadaire. L’air était plus frais maintenant, mais une chaleur étrange persistait en elle. Elle retourna à l’atelier, reprenant sa place parmi les outils et les pièces détachées.

Mais cette fois, le bourdonnement des néons semblait moins oppressant, et un sourire ténu joua sur ses lèvres tandis qu’elle replongeait dans son travail.