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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Les Brumes de Laval


Aliénor de Laval

Le jour naissait à peine, lentement, sous un voile de brume épaisse qui enveloppait Laval comme un suaire. La lumière pâle du soleil se frayait un chemin à travers les cendres de l’aube, peignant les champs et les bois d’une teinte grisâtre. La chapelle isolée, perchée sur une colline surplombant le village, semblait presque irréelle, une silhouette immobile dans un paysage figé. Aliénor de Laval s’y rendait, comme chaque matin, avant que le village ne s’éveille pleinement.

Ses pas étaient légers, presque silencieux, tandis qu’elle gravissait le chemin de terre battue. Elle tenait à la main un châle de laine, qu’elle serrait contre ses épaules pour se protéger du froid mordant. Ses cheveux blonds cendrés, à peine retenus par une tresse lâche, flottaient dans la brise humide. Aliénor aimait ces instants de solitude, loin des obligations et des regards scrutateurs des domestiques et des villageois. Pourtant, ce matin-là, son cœur était lourd, chargé d’un pressentiment qu’elle ne parvenait pas à chasser.

La chapelle était modeste, un bâtiment de pierre blanche envahi par le lierre. Ses vitraux, bien que poussiéreux, laissaient passer une lumière tamisée qui éclairait l’intérieur austère. Aliénor poussa la porte en bois, qui gémit faiblement sous la pression. L’odeur familière de cire fondue et de pierre froide l’accueillit, mêlée au silence solennel du lieu.

Elle s’agenouilla devant l’autel, joignant ses mains dans une prière muette. Les mots se formaient difficilement dans son esprit. Elle adressa une supplique au ciel, mais au fond d’elle-même, elle doutait que ses prières soient entendues. Depuis des années, elle avait appris à ne compter que sur elle-même. Même ici, dans ce sanctuaire, elle ne pouvait ignorer la tension qui régnait dans les terres de son père, le comte de Laval. Des rumeurs plus précises s’étaient répandues parmi les villageois ces derniers jours : des drakkars avaient été aperçus sur les côtes voisines, et des villages plus au nord avaient été réduits en cendres.

Un mouvement à la périphérie de sa vision la tira de ses pensées. Par la fenêtre, elle aperçut un corbeau posé sur une branche nue d’un arbre proche. Son plumage noir semblait absorber la lumière naissante, et ses yeux brillaient d’un éclat presque surnaturel. Aliénor frissonna. Le corbeau pencha la tête, comme s’il l’observait, avant de s’envoler soudainement, ses ailes battant l’air avec une force qui résonna étrangement dans le silence.

Elle se redressa, troublée. Les corbeaux étaient nombreux dans la région, mais celui-ci... Il y avait quelque chose de dérangeant dans sa présence. Une vieille superstition lui revint en mémoire, transmise par une servante autrefois : un corbeau solitaire au petit matin était un présage de malheur. Elle serra ses mains l’une contre l’autre, tentant de calmer le léger tremblement qui s’y était installé.

« Ce n’est qu’un oiseau », murmura-t-elle, comme pour se convaincre elle-même.

En sortant de la chapelle, elle trouva le village déjà en mouvement. Les hommes, armés de fourches ou de vieux épieux, s’entraînaient maladroitement sur la place centrale, sous les ordres d’un jeune chevalier envoyé par Bernard d’Armagnac, un vieil ami de la famille. Les femmes, quant à elles, s’affairaient à leurs tâches habituelles, bien que leurs visages soient marqués par l’inquiétude. Aliénor s’arrêta un instant pour observer les hommes. Ils transpiraient un mélange de détermination et de peur. Leurs mouvements manquaient de coordination, leurs visages trahissaient leur inexpérience. Laval était vulnérable, et elle le savait.

Traversant le village, Aliénor salua de la tête les habitants qui s’inclinaient respectueusement à son passage. Sa robe, bien que simple pour une noble, témoignait de son rang. Elle s’arrêta devant une vieille femme, assise sur un banc de bois, occupée à repriser une chemise déchirée.

« Bonjour, Dame Aliénor », dit la femme, relevant un regard fatigué mais chaleureux.

« Bonjour, Mathilde », répondit Aliénor avec un sourire poli. « Comment vont vos enfants ? »

« Ils se portent bien, grâce à Dieu. Mais... » Mathilde baissa la voix, regardant autour d’elle comme par crainte d’être entendue. « On dit que les barbares du nord se rapprochent. Certains affirment avoir vu leurs voiles près de la côte. »

Aliénor posa une main réconfortante sur l’épaule de la vieille femme. « Ce ne sont peut-être que des exagérations, Mathilde. Les défenses de Laval tiennent bon, et mon père veille sur ses terres. Vous n’avez rien à craindre. »

Mais même en prononçant ces mots, elle sentit le doute s’insinuer en elle. Son père était absent, parti négocier une alliance avec un seigneur voisin, laissant Laval plus vulnérable qu’elle ne voulait l’admettre.

En poursuivant son chemin, elle croisa un groupe de jeunes garçons jouant près de la rivière, insouciants du danger qui planait. Elle s’arrêta un instant pour les observer, souriant malgré elle. Leur innocence la ramenait à une époque où elle-même ignorait les responsabilités et les lourds secrets qui pesaient désormais sur ses épaules.

Alors qu’elle regagnait le manoir familial, une silhouette familière l’attendait près de l’entrée : Bernard d’Armagnac. Le chevalier, vêtu de son armure austère mais impeccable, lui adressa un sourire chaleureux.

« Dame Aliénor », dit-il en s’inclinant légèrement. « Vous êtes déjà de retour. Je craignais que vous ne vous attardiez trop longtemps. Les corbeaux sont nombreux dans le ciel ces derniers jours. »

« Vous voyez des présages là où il n’y a que des oiseaux, Bernard », répondit-elle avec un sourire taquin.

Mais elle ne put s’empêcher de se rappeler l’oiseau de la chapelle, son regard perçant et son envol comme une menace silencieuse. Bernard, quant à lui, poursuivit d’un ton plus grave :

« Votre père m’a confié votre sécurité en son absence. Je ne faillirai pas. Mais je vous en conjure, Dame Aliénor, soyez prudente. Laval n’est pas aussi sûr qu’il y paraît. »

Elle hocha la tête, feignant une sérénité qu’elle ne ressentait pas. « Merci, Bernard. Je vous fais confiance. »

Elle passa le reste de la matinée à superviser les affaires du domaine, inspectant les greniers pour s’assurer que les récoltes étaient bien entreposées et observant les préparatifs défensifs. Les villageois travaillaient d’arrache-pied, mais leurs murmures d’inquiétude ne faiblissaient pas.

Le soir venu, alors que le soleil se couchait dans un éclat rougeoyant, Aliénor se tenait sur la terrasse du manoir, regardant le village en contrebas. La brume qui s’était levée le matin était revenue, plus épaisse encore, enveloppant Laval d’un voile presque surnaturel. Le silence qui s’installait était lourd, oppressant, interrompu seulement par le cri lointain d’un corbeau.

Aliénor serra son châle autour d’elle, un frisson parcourant son échine. Elle avait l’étrange impression que cette nuit marquerait un tournant, que quelque chose de terrible approchait, tapi dans les ombres.

Et lorsque la nuit tomba finalement, elle ne put s’empêcher de garder les yeux fixés sur l’horizon. Là-bas, là où la mer se mêlait au ciel, un souffle de vent portait avec lui une rumeur presque imperceptible, comme un grondement lointain. Était-ce la mer, ou autre chose ?