Chapitre 1 — Un Héritage Inattendu
Lilian Kane
La pluie battait contre les vitres de l’appartement exigu de Lilian Kane à New York, dessinant des lignes tremblantes sur le verre comme autant de pensées éparses. Les gouttes semblaient suivre un rythme syncopé, presque hypnotisant, alors qu’elle se penchait sur une enveloppe épaisse portant un tampon officiel français. Elle l’avait trouvée coincée sous une pile de factures et de brochures sans importance, son attention attirée par l’écriture cursive élégante de l’adresse et le nom étranger de l’expéditeur : un notaire basé à Avignon.
Ses doigts tremblaient légèrement lorsqu’elle déchira l’enveloppe, révélant un papier épais et texturé, si éloigné des communications banales de son quotidien new-yorkais. Elle déplia la lettre avec précaution, comme si elle manipulait une relique fragile, et ses yeux parcoururent les premières lignes, rédigées dans un français formel :
*« Chère Mademoiselle Kane,
C’est avec le plus grand respect que je vous informe que vous êtes devenue l’unique héritière du domaine de Villeneuve, un bien familial situé en Provence… »*
Elle relut la phrase plusieurs fois, chaque mot résonnant comme un écho d’un monde inconnu. Un manoir. En Provence. Ces mots lui semblaient irréels, comme tirés d’une fiction. Sa famille ? Un manoir ? Lilian avait toujours vécu ancrée dans une vie modeste et sans éclat, considérant ses origines françaises comme un détail lointain et insignifiant. Elle avait grandi dans un petit appartement où les meubles étaient fonctionnels, les conversations brèves, et où les racines familiales n’étaient jamais évoquées.
Elle continua de lire, découvrant des détails supplémentaires : une somme modeste pour couvrir ses frais de déplacement, une invitation à se rendre à Avignon pour signer des documents officiels. Mais ce qui la troubla le plus fut la mention du testament de son arrière-grand-mère, Odette de Villeneuve. Ce nom, enfoui dans un coin poussiéreux de sa mémoire, refit surface comme une ombre floue.
Lilian se souvenait vaguement d’une photographie ancienne, posée sur un buffet chez sa grand-mère. Une femme élégante aux cheveux sombres et aux yeux perçants, vêtue d’une robe qui semblait appartenir à une époque lointaine. Était-ce Odette ?
Elle inspira profondément et reposa la lettre sur la petite table de sa cuisine. Son monde venait de basculer, ses repères glissant comme du sable entre ses doigts.
« Maman ? »
Elle décrocha son téléphone, composant le numéro de sa mère presque machinalement. Catherine répondit après quelques tonalités, sa voix tendue et fatiguée comme toujours.
« Lilian ? Tout va bien ? »
« J’ai reçu une lettre… C’est incroyable. Un notaire en France dit que j’ai hérité d’un manoir. En Provence. » Sa voix vacilla légèrement sur le mot « manoir », comme si le dire à haute voix rendait la situation encore plus irréelle. « Tu savais quelque chose à ce sujet ? »
Un silence pesant emplit la ligne. Lilian sentit son cœur s’accélérer, comme si elle venait de poser une question qu’elle n’était peut-être pas prête à entendre.
« Maman ? »
Catherine toussa légèrement, puis répondit avec une froideur inattendue.
« Oublie cette lettre, Lilian. Rien de bon ne peut venir de cet endroit. »
« Comment ça, rien de bon ? Tu savais pour cet héritage ? Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? »
« Parce que cela n’a aucune importance. Cette maison… cette famille… Tout ce qui les concerne n’a fait que causer des souffrances. Crois-moi, ma chérie, tourne la page. »
Lilian fronça les sourcils. Elle n’était pas du genre à ignorer une énigme.
« Et mon arrière-grand-mère, Odette ? Tu ne m’as jamais parlé d’elle. Pourquoi ? »
Catherine resta silencieuse un long moment, puis soupira profondément.
« Odette était une femme compliquée. Elle a fait des choix… » Elle s’interrompit, hésitant. « Écoute, je ne veux pas en parler. Si tu veux vraiment expédier cette affaire, fais-le rapidement. Mais ne te laisse pas emporter par tout ça. »
Avant que Lilian ne puisse répondre, la conversation se termina brusquement. Elle resta un instant immobile, le téléphone toujours dans sa main, l’esprit en ébullition. Ses doigts effleurèrent la lettre reposée sur la table, tandis que son regard glissait sur la clé ancienne qui l’accompagnait – un objet lourd, orné d’un motif floral, qui semblait porter en lui toute l’histoire du domaine.
Ce n’était pas qu’un héritage. C’était une énigme, un défi lancé par le passé.
Elle passa les heures suivantes plongée dans des recherches frénétiques. Mais les résultats sur la famille Villeneuve ou le manoir étaient maigres. Une poignée de mentions historiques, des récits flous sur la région pendant la Seconde Guerre mondiale, mais rien de concret. Pourtant, une phrase dans un article attira son attention : « Les terres de Villeneuve, chargées de mystères, ont longtemps alimenté les légendes locales. »
Cette nuit-là, son sommeil fut peuplé de rêves étranges et fragmentés : une femme en robe noire marchant dans une forêt dense, des murmures indistincts portés par le vent, et la silhouette menaçante d’un manoir à l’horizon.
Au matin, elle avait pris sa décision.
Le clic de la souris résonna dans le silence de son appartement lorsqu’elle réserva son billet d’avion.
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La veille de son départ, elle rassembla ses affaires dans une valise cabossée. Tandis qu’elle empaquetait ses vêtements, son regard se posa sur une pile de livres posée sur son bureau. Elle hésita, puis ajouta une édition annotée de *Jane Eyre* dans son sac à dos, une étrange prémonition lui soufflant que ce voyage s’annonçait aussi gothique que ses lectures préférées.
À l’aéroport, elle traversa les foules avec une sérénité inattendue. Ce n’est qu’en s’asseyant dans l’avion, la lettre du notaire glissée dans son sac, que l’ampleur de sa décision la submergea. Elle quittait tout ce qu’elle connaissait pour embrasser l’inconnu.
Pendant le vol, tandis que l’avion traversait les nuages, elle sortit la lettre. Ses doigts effleurèrent le papier, et une pensée s’imposa à elle : *Odette savait que je trouverais cette lettre. Elle voulait que je vienne.*
L’atterrissage à Marseille fut sans incident, mais le contraste entre le gris de New York et la lumière éclatante de la Provence lui coupa le souffle. Dans le train pour Avignon, elle observa le paysage défiler – des champs de lavande, des cyprès élancés, des maisons en pierre blanchie – tout semblait sortir d’un tableau ancien. Pourtant, cette beauté parfaite dissimulait une ombre qu’elle ne pouvait ignorer.
Le notaire, un homme à la moustache bien taillée, l’accueillit dans un bureau étroit mais soigné.
« Mademoiselle Kane, bienvenue. Vous avez fait bon voyage ? »
« Oui, merci. »
Il passa rapidement en revue les formalités, mais Lilian remarqua un éclat étrange dans son regard.
« Le domaine de Villeneuve est… une propriété unique, » dit-il en lui tendant la clé. « Il a une histoire fascinante. J’espère que votre séjour y sera… révélateur. »
En quittant le bureau, Lilian sentit une bouffée de vent chaud caresser son visage. Elle glissa la clé dans son sac, ses pensées tourbillonnant.
Elle savait au fond d’elle que cette clé n’ouvrirait pas simplement une porte. Elle déverrouillerait quelque chose de bien plus grand.