Chapitre 2 — Arrivée en Provence
Lilian Kane
Le soleil provençal éclaboussait la petite gare d’Avignon d’une lumière dorée, douce mais implacable, qui contrastait violemment avec la grisaille froide de l’aéroport de départ à New York. Lilian, engourdie par le décalage horaire et encore déphasée par la soudaineté de cette nouvelle aventure, se tenait sur le quai. Sa valise à la main tremblait légèrement, non pas à cause de la fatigue, mais de la tension sourde qui l’habitait. Ses yeux plissés cherchaient à s’habituer à l’éclat éclatant du paysage.
Ses chaussures de cuir frappaient les pavés irréguliers alors qu’elle suivait le chemin vers le taxi qui l’attendait. L’air était saturé d’une odeur de lavande, mêlée à la poussière chauffée par le soleil, un parfum étranger mais enivrant. Un homme à la barbe poivre et sel, vêtu simplement mais avec une élégance naturelle propre aux habitants de la région, se tenait près du véhicule. Il lui adressa un sourire poli mais légèrement distant.
« Mademoiselle Kane, n’est-ce pas ? » fit-il en ouvrant le coffre, la valise déjà dans ses mains.
Elle acquiesça, un peu surprise qu’il connaisse son nom. « Oui, merci. Vous avez eu mes informations par l’auberge ? »
« Exactement. Vous allez à Saint-Roch, n’est-ce pas ? L’Auberge du Pigeonnier. »
Elle confirma d’un signe de tête et s’installa à l’arrière. Le moteur gronda doucement, et bientôt la voiture s’élança sur les routes étroites bordées de collines. À travers la vitre, Lilian observait les champs de lavande infiniment alignés, les oliviers aux troncs noueux, et les cyprès qui se dressaient comme des sentinelles silencieuses. L’harmonie du paysage semblait irréelle, presque trop parfaite, mais quelque chose d’insaisissable, une tension sourde, planait dans l’air.
Lilian jouait distraitement avec la clé ancienne accrochée à une fine chaînette autour de son cou. Un geste machinal, mais elle sentait son poids, disproportionné pour sa taille, comme si elle portait non seulement un objet, mais une part de l’histoire et des secrets qu’il renfermait.
« Vous êtes en vacances ? » demanda le chauffeur après un long silence, son ton décontracté masquant mal une curiosité sous-jacente.
Elle hésita. « Pas exactement... Je viens m’occuper d’un héritage familial. »
À l’évocation de ces mots, une ombre passa sur le visage du chauffeur, visible dans le rétroviseur. « Villeneuve, n’est-ce pas ? » fit-il d’un ton bas, presque imperceptible.
Lilian releva les yeux, frappée par sa précision. « Oui... Comment le savez-vous ? »
Il prit un moment avant de répondre, les mains solidement agrippées au volant. « Ce domaine a une réputation, vous savez. Ici, tout le monde en a entendu parler. Mais... peu de gens osent en parler directement. »
« Et pourquoi ça ? » demanda-t-elle, l’inquiétude et la curiosité se mêlant dans sa voix.
Le chauffeur haussa les épaules. « Des rumeurs. Des vieilles histoires de guerre et... d’autres choses. Mais vous savez comment sont les petits villages. Ils aiment les légendes. »
Un frisson courut le long de la colonne vertébrale de Lilian. Elle se hâta de détourner son attention vers le paysage, mais le poids des mots du chauffeur restait suspendu comme une brume invisible autour d’elle.
Le trajet se termina enfin devant une bâtisse de pierre chaleureuse mais vieillissante. L’Auberge du Pigeonnier semblait sortie d’un autre temps, ses volets verts écaillés encadrant des fenêtres ornées de pots de fleurs débordants de géraniums. À l’intérieur, l’odeur réconfortante du pain chaud et du romarin enveloppa immédiatement Lilian, bien que l’air portât aussi une lourdeur difficile à ignorer.
La propriétaire, une femme replète aux cheveux relevés en un chignon simple, s’avança pour l’accueillir.
« Bienvenue, Mademoiselle Kane. Vous êtes arrivée sans encombre ? » demanda-t-elle avec un sourire aimable mais légèrement crispé.
« Merci. Oui, tout s’est bien passé. Je pense rester une semaine, peut-être plus. »
La femme hocha la tête, lui tendant une clé lourde accrochée à un porte-clés en bois gravé d’une colombe. Mais Lilian ne put s’empêcher de remarquer son regard, qui semblait peser sur elle un instant de trop, comme si elle cherchait à déchiffrer quelque chose de caché.
Une fois installée dans sa chambre modeste mais propre, Lilian ouvrit la fenêtre pour laisser entrer l’air du soir. La vue des collines baignées par les dernières lumières de la journée était magnifique, mais ce fut un mouvement en contrebas qui attira son attention : deux vieilles femmes, debout sur la place du village. Elles chuchotaient tout en jetant des regards furtifs vers l’auberge. Lilian ferma légèrement les rideaux, un malaise diffus s’installant en elle.
Plus tard, lors du dîner, elle profita d’un moment pour interroger la propriétaire.
« Excusez-moi... Savez-vous où se trouve exactement le domaine de Villeneuve ? »
La femme, qui essuyait machinalement une assiette, suspendit son geste. « Villeneuve ? Vous avez hérité de ce domaine, n’est-ce pas ? »
Lilian acquiesça. La propriétaire échangea un regard rapide avec un vieil homme assis près de la cheminée, un client régulier à en juger par sa posture détendue.
« Ce n’est pas très loin, mais... ce n’est pas un endroit où les gens vont souvent. »
« Pourquoi ? » insista Lilian, cherchant à percer l’étrangeté de cette réponse.
Le vieil homme toussa doucement avant de murmurer quelque chose que Lilian ne saisit pas clairement. Finalement, la propriétaire reprit : « L’histoire du domaine est... compliquée. La forêt autour est dense, et les chemins sont faciles à perdre. Et puis, il y a des... choses qu’on préfère oublier. »
Un courant d’air glacial sembla passer à travers la pièce. Lilian remercia brièvement avant de remonter dans sa chambre. Allongée sur son lit, elle feuilleta son carnet de notes où elle avait inscrit des fragments d’informations glanées sur le domaine. Pourtant, les regards et les murmures des villageois s’insinuaient dans ses pensées, compliquant sa concentration.
Peu avant l’aube, alors que le village semblait encore plongé dans un silence profond, Lilian se leva, décidée. Après un petit-déjeuner rapide, elle enfila son jean et sa chemise, glissa la clé du manoir dans sa poche et sortit.
Le village endormi avait une atmosphère différente à la lumière crue du matin. Les pavés semblaient plus rugueux, les maisons plus anciennes, et les regards des habitants, lorsqu’ils croisaient le sien, plus insistants.
Alors qu’elle atteignait l’orée du sentier menant au domaine, une voix rauque s’éleva derrière elle.
« Mademoiselle Kane. »
Elle se retourna pour voir le vieil homme de l’auberge, cette fois appuyé sur une canne sculptée et vêtu d’un manteau usé mais propre. Ses yeux, bien que fatigués, pétillaient d’une lueur étrange.
« Vous allez à Villeneuve, n’est-ce pas ? » demanda-t-il.
« Oui. Pourquoi ? »
« Faites attention. Les bois... ont une mémoire. Et les murs de cette maison... » Il fit une pause, cherchant ses mots. « Ils ne laissent pas toujours le passé dormir en paix. »
Lilian serra instinctivement la clé dans sa poche. « Merci pour votre conseil, mais je dois y aller. »
L’homme hocha lentement la tête, un sourire triste flottant sur ses lèvres. « Alors, bonne chance. Vous en aurez besoin. »
Elle s’engagea sur le sentier, une brise fraîche soulevant les feuilles autour d’elle. Chaque pas dans la forêt semblait l’entraîner plus profondément dans un monde suspendu entre mystère et réalité, où les ombres dansaient et où les secrets semblaient murmurer parmi les arbres.