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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Les anomalies


Clara Weil

La lumière artificielle blanche du bureau de Clara baignait ses écrans d’une lueur presque froide, accentuant la précision clinique des chiffres qui dansaient devant ses yeux. Assise à son poste dans l’open space, elle réajusta ses lunettes sur le haut de son nez et fronça les sourcils. La série de données qu’elle analysait ce soir-là n’avait rien à voir avec la routine quotidienne des calculs et vérifications qu’elle effectuait pour Valmont Cie. Des transferts inhabituels, des montants exorbitants, et surtout, des destinations opaques : des comptes offshore établis dans des juridictions notoirement opaques.

Clara glissa une main moite sur son pantalon noir, un geste réflexe lorsqu’une tension sourde s’installait en elle. Elle jeta un regard rapide autour d’elle. Les autres analystes, plongés dans leurs tâches, formaient une symphonie discrète de cliquetis de claviers et de murmures occasionnels. Personne ne semblait prêter attention à son agitation.

Elle se redressa légèrement, faisant défiler les données une fois encore. Sa main droite, immobile sur la souris, ouvrait un fichier parallèle pour croiser les informations. Une image prenait forme, insidieuse. Ces schémas boursiers – des achats et des ventes répétées d’actions à des intervalles précis – n’avaient rien d’aléatoire. Ils semblaient construits pour masquer quelque chose. Elle n’était pas encore sûre de quoi exactement, mais cela avait l’odeur piquante de l’évasion fiscale ou du blanchiment d’argent de haut vol.

Le bureau, vaste et baigné par une lumière artificielle, semblait étrangement oppressant. Clara capta brièvement un échange dans le fond de l’open space. Une collègue proche parlait à voix basse. "Il a encore tout changé à la dernière minute, tu y crois ?" lança la voix agacée. Clara détourna son regard, son esprit déjà revenu à ses chiffres.

Elle regarda sa montre. 19h15. La plupart des employés de Valmont commençaient déjà à quitter leurs postes. Elle-même avait prévu de partir à 18h, mais cette anomalie avait capté son attention et refusait de la relâcher.

Elle hésita, sa main flottant au-dessus de la clé USB qu’elle gardait toujours dans un coin de son bureau. Ce qu’elle s’apprêtait à faire aurait des conséquences. Copier des informations sensibles sur un appareil personnel était une transgression évidente, une ligne que Valmont ne pardonnerait pas facilement. Mais une intuition tenace – une voix intérieure qui grondait comme une alarme sourde – la poussait à agir.

Un bruit sec, presque imperceptible, résonna derrière elle. Elle se figea, le cœur battant plus vite. Se retournant doucement, elle vit simplement le reflet d’un écran vide dans la vitre derrière elle. Une fausse alerte. Inspirant profondément, elle inséra la clé dans le port USB et lança le transfert.

Le temps sembla ralentir à mesure que la barre de progression avançait. Clara sentit son souffle devenir plus court, sa main trembler légèrement sur sa souris. Lorsqu’elle atteignit enfin les 100 %, elle éjecta la clé USB précipitamment et la glissa dans la poche intérieure de sa veste. Un frisson glacé parcourut son échine. Une fois encore, elle regarda autour d’elle. Rien. Personne. Mais l’air semblait soudain plus lourd.

S’adossant à sa chaise, elle s’accorda une minute pour évaluer la situation. Ces anomalies n’étaient pas seulement inhabituelles, elles étaient effrayantes. Et étrangement familières.

Une vague de souvenirs la submergea. Elle revit son père, les traits tirés, assis à la table du salon familial. Ses doigts tapotaient nerveusement une feuille de papier froissée, son téléphone portable plaqué contre son oreille. “C’est trop tard,” avait-il murmuré, avant de relever les yeux vers elle avec une expression qu’elle n’avait jamais oubliée : mélange d’angoisse et de désespoir.

Clara expira, chassant les images. Ce n’était pas le moment de céder à ce genre de pensées. Ce n’était pas une coïncidence si les transactions qu’elle analysait ce soir ressemblaient à des fragments du passé.

Elle se leva, saisissant son sac à main et une pile de documents imprimés pour donner le change. Le bureau s’était presque vidé. En traversant l’open space, elle croisa une collègue, Camille, qui l’interpella doucement.

"Clara, tu travailles encore ? Tout va bien ?" demanda Camille avec un sourire légèrement inquiet.

Clara hésita une fraction de seconde avant de répondre : "Rien de grave, juste un dossier à boucler. Bonne soirée."

Camille hocha la tête avant de tourner les talons, et Clara continua sa route vers l’ascenseur. Alors qu’elle attendait les portes métalliques, une étrange sensation l’envahit, comme une piqûre dans la nuque. Elle se retourna brusquement. Le couloir était désert.

L’ascenseur arriva dans un ding discret. Elle s’y engouffra, appuya sur le bouton du rez-de-chaussée et croisa les bras pour se protéger d’un froid imaginaire. Les murs en acier poli renvoyaient son reflet, un visage calme mais tendu.

Lorsque les portes s’ouvrirent, une silhouette attira son regard. Un homme se tenait immobile près des grandes baies vitrées du hall, vêtu d’un costume sombre. Son visage était en partie dissimulé par l’ombre, mais quelque chose dans sa posture – rigide, presque surveillante – semblait délibéré.

Clara ralentit le pas, son esprit analysant chaque détail. Une montre en acier brillant à son poignet capta brièvement la lumière artificielle. Feignant l’indifférence, elle avança vers la sortie, lançant un dernier coup d’œil par-dessus son épaule. L’homme avait disparu.

Le cœur battant plus vite que d’habitude, elle sortit dans la nuit fraîche. Les rues de la ville vibraient encore du mouvement des voitures et des néons clignotants. Clara pressa le pas vers la station de métro, se persuadant qu’elle avait imaginé cet homme, qu’il n’était qu’un cadre travaillant tard. Mais une petite voix au fond d’elle murmurait que tout cela était bien plus complexe.

Arrivée chez elle, elle verrouilla soigneusement la porte de son appartement. Elle s’adossa un instant contre le mur, sa main glissant dans la poche de sa veste pour effleurer la clé USB, comme pour s’assurer qu’elle était bien réelle.

Elle alluma son ordinateur portable, s’assit à son bureau et inséra la clé. Les fichiers s’ouvrirent rapidement, révélant à nouveau les transactions suspectes. Mais dans le calme relatif de son appartement, quelque chose d’autre attira son attention.

Parmi les noms des entités et des comptes offshore, un libellé se démarquait : “Helios Partners Ltd.” Elle cliqua dessus, et un frisson glacé lui parcourut le dos. Ce nom… il lui semblait familier, mais elle n’arrivait pas à le replacer immédiatement. Puis, l’évidence la frappa comme une onde de choc. Helios Partners était l’une des sociétés mentionnées dans les documents qu’elle avait étudiés après la chute de son père.

Elle recula sur sa chaise, la main sur la bouche. Cette découverte confirmait ses craintes – un lien existait entre cette affaire et celle qui avait détruit sa famille.

Clara éteignit son ordinateur et retira la clé USB, qu’elle enferma dans un tiroir verrouillé de son bureau. L’esprit en ébullition, elle fixa le plafond de son appartement. Elle savait qu’elle venait de déclencher une série d’événements qu’elle ne pourrait plus contrôler.

Et une question résonnait dans son esprit, insistante : jusqu’où était-elle prête à aller pour déterrer la vérité ?