Chapitre 2 — Signalement ignoré
Clara Weil
Clara se tenait devant la porte du bureau de Gilles Corbet, sa main hésitant sur la poignée. Le silence feutré du couloir, légèrement alourdi par les épais tapis gris, amplifiait le martèlement de son cœur. Une légère sueur perlait à sa tempe, et elle dut inspirer profondément pour calmer son souffle. Depuis qu’elle avait quitté son appartement ce matin, les chiffres et les schémas n’avaient cessé de tourner en boucle dans son esprit. “Helios Partners Ltd.” Ce nom revenait sans cesse, comme un réverbère isolé dans un brouillard dense.
Après une seconde d’hésitation, elle poussa la porte.
Le bureau de Gilles était spacieux et impeccablement ordonné, mais sans âme. Une grande baie vitrée offrait une vue froide sur le quartier financier, les façades en verre et acier reflétant un ciel gris acier. L'air y était imprégné d'une odeur légèrement âcre de désinfectant, mêlée à celle d'un café à moitié refroidi posé sur un coin du bureau. Ce dernier, un meuble en verre minimaliste, comportait un ordinateur éteint, une pile de dossiers et une photo encadrée, en noir et blanc, représentant un groupe de collègues souriants lors d’un événement d’entreprise.
Gilles leva la tête en entendant la porte s’ouvrir. Ses cernes marquaient profondément son visage, et son regard trahissait une lassitude qu’il s’efforçait de masquer.
— Clara, dit-il en s’appuyant sur le dossier de son fauteuil. Vous avez une mine affreuse, tout va bien ?
Elle referma lentement la porte derrière elle et s’assit sans attendre d’invitation.
— J’ai besoin de vous parler de quelque chose d’important, annonça-t-elle, sa voix tendue mais résolue.
Gilles fronça légèrement les sourcils, croisant les bras.
— Je vous écoute, répondit-il, son ton calme, presque trop détendu.
Clara se lança, ses mots rapides et précis, comme si la cadence pouvait dissiper son malaise. Elle parla des transferts suspects : leurs montants exorbitants, les comptes offshore nichés dans des juridictions opaques, les transactions qui se répétaient, comme orchestrées pour brouiller les pistes. Plus elle avançait, plus elle sentait son propre stress monter, ses doigts crispés sur le bord de sa chaise.
Elle termina sur ce nom. “Helios Partners Ltd.” Elle le lâcha comme un coup de marteau, espérant briser la façade impassible de Gilles.
Un silence s’installa. Gilles ne bougea pas immédiatement. Il détourna légèrement les yeux vers la baie vitrée, tapotant de l’index le bras de son fauteuil. Lorsqu’il revint à elle, son expression était verrouillée, son visage étonnamment neutre.
— Clara, dit-il après un moment. Vous êtes une analyste brillante, et je respecte votre vigilance. Mais… je pense que vous interprétez mal ces données.
Elle sentit l’indignation monter comme une vague.
— Interpréter mal ? s’exclama-t-elle, le ton plus haut qu’elle ne l’aurait voulu. Ces anomalies ne sont pas des coïncidences. Elles suivent un schéma trop précis. Et ce nom, Gilles, ce nom était lié aux affaires qui ont détruit ma famille. Vous ne pouvez pas me dire que c’est une simple erreur.
Gilles secoua doucement la tête, esquissant un sourire qui se voulait apaisant mais qui ne fit que l’irriter davantage.
— Ce que vous décrivez pourrait être… disons, des stratégies fiscales agressives. Rien d’illégal, au moins à première vue. Et même si c’était le cas, ces opérations sont souvent issues de niveaux bien au-delà de notre supervision. Vous savez comment fonctionne ce genre de structure, Clara.
Elle réprima une envie de frapper du poing sur son bureau.
— Vous minimisez volontairement, Gilles. Vous voyez la même chose que moi.
Il se pencha légèrement vers elle, ses coudes sur le bureau, et baissa la voix, presque comme une mise en garde.
— Clara, écoutez-moi bien. Ce que vous faites, c’est dangereux. Ces sujets sont sensibles, et il y a des intérêts que vous ne comprenez pas encore. Croyez-moi, creuser trop profondément dans ce genre de choses… ça peut mal finir.
Le ton paternaliste et condescendant fit bouillir son sang.
— Vous me dites donc de fermer les yeux ? lança-t-elle, se levant brusquement.
Il la fixa un instant, ses traits soudain plus durs.
— Non. Je vous conseille de rester à votre place et de ne pas vous mettre en danger inutilement.
Elle le dévisagea, cherchant une trace d’hésitation, un éclat d’inquiétude. Et, pendant une fraction de seconde, elle crut apercevoir un tremblement dans sa mâchoire, comme si ce qu’il venait de dire ne lui plaisait pas non plus. Mais ce doute s’évapora rapidement sous sa colère.
— Très bien. Si vous ne voulez pas agir, je trouverai une autre voie, dit-elle d’un ton tranchant.
Sans attendre de réponse, elle tourna les talons et quitta le bureau.
Dans le couloir, la rage faisait bouillonner son sang. La conversation avait confirmé ce qu’elle redoutait : quelque chose d’énorme se tramait, et Gilles, soit ne voulait pas voir, soit ne pouvait rien faire.
Revenant à son poste, Clara sentit une tension sourde l’envahir. Ses doigts pianotaient nerveusement sur le clavier, ses yeux balayant machinalement des colonnes de chiffres qu’elle connaissait déjà par cœur. Les mots de Gilles résonnaient encore dans sa tête : “Dangereux. Mal finir.” Mais ce n’était pas son avertissement qui la troublait le plus, c’était ce moment d’hésitation dans son regard, cette fissure dans son masque.
Un bourdonnement léger interrompit ses pensées. Son téléphone portable vibrait doucement sur le coin de son bureau. Elle décrocha sans penser à vérifier l’appelant.
— Oui ?
Un souffle, puis une voix basse, métallique, presque inhumaine.
— Laissez tomber.
Son souffle se bloqua.
— Qui est-ce ? demanda-t-elle, la gorge sèche.
— Ce que vous cherchez… oubliez-le. Pour votre propre bien.
Le ton était froid, mécanique, et pourtant chargé d’une menace implicite. La ligne se coupa avant qu’elle ne puisse répondre.
Elle resta figée un instant, le téléphone encore à l’oreille. Puis, lentement, elle le reposa sur son bureau. Sa main tremblait légèrement.
Plutôt que de l’effrayer, cet appel renforça sa détermination. Quelqu’un voulait qu’elle se taise. Cela signifiait qu’elle était sur une piste réelle, dangereuse, mais bien réelle.
En quittant le siège de Valmont Cie ce soir-là, Clara jeta un coup d’œil inquiet autour d’elle dans le hall d’entrée. Les écrans diffusant les fluctuations boursières et les reflets des néons sur les vitres créaient une atmosphère irréelle, presque oppressante. Elle n’aperçut personne de suspect, mais l’impression d’être observée ne la quittait pas.
Dehors, sous les lumières froides de la ville, elle pressa le pas vers la station de métro. Chaque ombre semblait plus longue, chaque mouvement périphérique plus menaçant. Si elle voulait continuer, elle allait devoir trouver quelqu’un en qui elle pouvait vraiment avoir confiance.