Chapitre 1 — Prologue – La Trahison Originelle
Troisième personne
La lumière du crépuscule baignait les cieux en une teinte sanglante, comme si le monde lui-même saignait sous le poids de ce qui allait se produire. Au sommet d’une montagne noire et stérile, surplombant une cité autrefois prospère mais désormais assiégée par la décadence et les conflits internes, un temple monumental se dressait, un monolithe imposant défiant les vents hurlants. Ses colonnes, tordues par le temps et les gravures anciennes, portaient une langue oubliée que seuls les initiés pouvaient déchiffrer. Ce lieu, sanctuaire de la communion divine, était devenu un théâtre de trahison.
Ils étaient venus en silence, des dizaines, vêtus de robes tissées d’un tissu noir mat, leurs visages masqués, chacun portant une lame d’obsidienne effilée. Leurs pas résonnaient contre les dalles de pierre froide du grand hall, un écho qui semblait destiné à se perdre dans l’immensité de l’architecture, mais qui, ce soir-là, atteignait des oreilles qui ne devaient pas ignorer leur approche.
Au centre de la pièce, au sommet d’un dais sculpté, se tenait une figure qui transcendait toute humanité. Sa peau, d’une teinte dorée rayonnante, semblait irradier une lumière douce et chaleureuse, et ses yeux, d’un bleu profond, reflétaient les étoiles qu’il regardait depuis des millénaires. Le dieu protecteur de cette civilisation, connu sous un nom perdu depuis les âges, s’était retiré dans la méditation, ignorant la marée noire qui se pressait autour de lui. Ses fidèles. Ses créateurs. Ses bourreaux.
Un homme s’avança, détaché de la masse. Il était grand, élégant, mais l’ombre de son masque dissimulait la trahison qui dansait dans ses yeux. Une cicatrice mince traçait une ligne diagonale sur sa joue gauche, souvenir d’un rite ancien auquel il avait survécu au prix de son dévouement. Dans ses mains, il portait une relique, un artefact vivant qui semblait respirer dans la nuit : le Cœur des Ténèbres. L’objet pulsait faiblement, comme un battement cardiaque, émettant une chaleur oppressante et une lumière rougeoyante qui jetait des ombres sinistres sur les murs recouverts de fresques représentant des victoires anciennes.
« Cela doit être fait, » murmura l’homme, sa voix teintée d’un mélange de ferveur et de désespoir. « Nous n’avons plus le choix. Notre peuple dépérit, étouffé sous la perfection que vous nous imposez. » La civilisation avait atteint le sommet de sa gloire, mais ce dieu, leur protecteur, avait imposé des limites, refusant la promesse d’un pouvoir illimité. Ils s’étaient rebellés. Et ce soir-là, leur ambition prenait la forme d’un sacrifice irréparable.
Les autres membres de la procession se figèrent alors que leur chef s’avançait, plaçant le Cœur sur le piédestal devant le dais. L’air se crispa autour de l’objet, et le dieu leva enfin les yeux, son regard oscillant entre incompréhension, douleur et une tristesse résignée. Il parla, et sa voix résonna comme un tonnerre lointain, douce et destructrice à la fois.
« Pourquoi faites-vous cela ? Je vous ai offert tout ce que je pouvais. La prospérité. La sagesse. Une éternité à vos côtés. »
L’homme retira son masque, dévoilant un visage marqué par des ans de lutte et de sacrifice. Ses traits étaient à la fois beaux et rongés par un tourment intérieur. Il s’inclina légèrement, mais ses mains ne tremblèrent pas lorsqu’elles saisirent la relique. « Nous voulons plus, » répondit-il simplement. « Vous nous avez dit que nous étions vos égaux, mais vous nous maintenez enchaînés. Ce soir, nous prenons ce qui nous revient. »
Le dieu semblait briller plus intensément, sa lumière repoussant un instant les ombres dans la pièce. Mais cette lueur ne dura pas. Le Cœur des Ténèbres captait déjà son essence, aspirant sa force divine dans une litanie silencieuse qui résonnait à travers les murs comme un bourdonnement sinistre. Le dieu cria, un son qui fit trembler la montagne et envoya des éclats de pierre jaillir des colonnes environnantes. Mais ces fidèles avaient préparé chaque détail. Un cercle complexe d’inscriptions runiques scintillait sur le sol, enfermant la divinité dans une cage invisible.
« Vous jouez avec des forces qui vous détruiront, » avertit le dieu, sa voix brisée mais emplie d’une colère glaciale. « Pourtant, je ne vous hais pas. Je vous plains. »
Les mains du chef des fidèles hésitèrent un instant, tremblantes sous le poids du moment. Mais il raffermit sa prise sur le Cœur. Il murmura, presque pour lui-même : « Nous avons souffert trop longtemps pour reculer maintenant. »
Alors que la dernière étincelle de sa lumière était absorbée par le Cœur, un silence surnaturel s’abattit sur le temple. Mais ce calme ne dura pas. Un battement résonna soudain, sourd, régulier, et le Cœur sembla prendre vie, vibrant dans les mains de l’homme. Le dieu n’était pas mort. Pas tout à fait. Une partie de lui persistait, enfermée dans cet artefact maudit.
« Vous récolterez ce que vous avez semé, » murmura la voix du dieu, désormais distante, mais terriblement présente. Ses dernières paroles étaient une prophétie, une malédiction destinée à hanter les âmes de ceux qui l’avaient trahi. « Mon sang... Mon sang unira un jour un élu. Et cet élu décidera si je reviendrai, ou si l’existence elle-même s’éteindra. »
Un murmure parcourut les rangs des fidèles. Certains baissèrent leurs lames, tremblants d’effroi, et d’autres échangèrent des regards d’un triomphe fragile. Le chef resta immobile, son regard fixé sur le Cœur des Ténèbres, comme s’il espérait voir un signe de justification.
Le silence revint, mais cette fois il était assourdissant. Les traîtres contemplèrent leur œuvre avec un mélange de triomphe et de terreur. Leur dieu était scellé, leur civilisation pouvait poursuivre sa quête de grandeur. Mais quelque chose dans l’air avait changé. Comme si le monde retenait son souffle, attendant le moment où la prophétie s’accomplirait.
Des siècles passèrent. Le temple s’effondra, son sommet brisé par le poids des ans. La civilisation qui avait osé défier l’ordre divin s’éteignit, ses cités tombant en ruine, ses légendes enterrées sous les sables du temps. Mais le Cœur des Ténèbres survécut, passant de mains en mains, entouré de rumeurs et de superstition, son pouvoir latent prêt à se réveiller.
Et quelque part, loin des mémoires des hommes, le sang du dieu attendait. Patient. Immuable. Jusqu’à ce qu’un jour, l’Élu émerge. Une femme aux yeux gris-bleus perçants, prête à défier les ténèbres et à réécrire l’histoire.