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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 2L’Énigme du Manuscrit


Adèle de Morvan

La lumière pâle d’un matin d’automne filtrait à travers les hautes fenêtres de la Bibliothèque de l’Institut Saint-Augustin, peignant les rayonnages d’ombres complexes. Les lieux étaient calmes, presque sacrés, à cette heure matinale. Adèle, un carnet ouvert devant elle, griffonnait des notes d’une main rapide et précise, ses sourcils légèrement froncés. Elle avait passé la moitié de la nuit à déchiffrer le manuscrit qu’elle avait découvert par hasard quelques jours auparavant, et pourtant, elle en revenait toujours à la même conclusion : rien dans ce texte ne semblait ordinaire.

Le manuscrit, fragile et fascinant, reposait sur un pupitre incliné, ses pages marquées par l’usure du temps. Les marges étaient tachées de brun, comme si l’humidité avait lentement grignoté les fibres du papier, et des fragments de texte s’étaient effacés, défiant la réparation ou la traduction. Mais ce qui captivait le plus Adèle était la texture étrange des mots. Ce n’étaient pas des lettres familières, ni une langue oubliée qu’elle pourrait relier à ses études. Les symboles semblaient vivants, mouvants, comme si une force invisible les faisait vibrer sous ses yeux.

Elle s’interrompit pour essayer de rassembler ses pensées. Ses yeux gris-bleus, perçants malgré la fatigue, s’attardèrent sur un passage particulier. Elle esquissa un sourire ironique, plus pour elle-même que par amusement. « Les mystères anciens, » murmura-t-elle. « Toujours prêts à me faire douter de ma santé mentale. »

Depuis qu’elle avait trouvé ce manuscrit, des nuits agitées s’étaient succédé. Des rêves étranges, fragmentés, d’un lieu obscur et oppressant où des voix résonnaient dans une langue qu’elle ne comprenait pas mais qui semblait familière, la hantaient. Ces visions intensifiaient son obsession, tout en érodant son scepticisme.

Un mouvement sur sa gauche attira son attention. Luc, son collègue et l’un des rares à supporter son sarcasme constant, s’approchait avec deux tasses de café. « Tu n’as pas bougé depuis des heures, » dit-il en posant les boissons sur la table encombrée. « Ce manuscrit mérite-t-il vraiment que tu sacrifies ton sommeil ? »

Adèle releva les yeux, prête à répondre par une réplique cinglante, mais elle se retint. Luc avait ce don rare de paraître sincèrement concerné, désarmant son cynisme naturel. Elle soupira et prit l’une des tasses. « Je crois que oui. Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi. »

Luc s’assit en face d’elle, jetant un coup d’œil au manuscrit comme s’il allait lui sauter au visage. « Alors explique-moi, professionnellement idiot que je suis. »

Elle s’adossa à sa chaise, croisant les bras. « D’accord, écoute. Ce texte ne correspond à rien. Ni à des langues anciennes, ni même à des scripts symboliques oubliés. Et pourtant, il y a une structure. Une logique qui échappe à mon esprit, mais qui est indéniable. »

Luc hocha la tête, sans cacher son scepticisme. « Et ça pourrait être... quoi ? Une blague ? Une fabrication moderne pour piéger des chercheurs comme toi ? »

Adèle leva les yeux au ciel. « Possible. Mais peu probable. Regarde ici. » Elle pointa une des pages. « Ces symboles suivent un modèle mathématique. Vois les répétitions, les variations infinitésimales. Ça dépasse de loin ce qu’un faussaire pourrait concevoir sans des siècles de connaissance accumulée. »

Luc observa les caractères un moment avant de se masser la nuque. « Et donc, tu penses que c’est... magique ? »

Adèle eut un rictus de dédain. « Ne sois pas ridicule. La magie n’existe pas. Ce n’est qu’une invention pour amateurs de contes fantastiques. Mais ce manuscrit... il a quelque chose. Une histoire. Une intention. Et je compte bien découvrir laquelle. »

Luc sembla vouloir changer de sujet, mais avant qu’il ne puisse parler, Adèle ajouta : « Tu sais ce qui est étrange ? Quand je l’ai trouvé, il n’était pas répertorié. Aucun archiviste ne semble savoir d’où il vient. Je suis tombée dessus en fouillant une salle que personne n’utilise. »

Luc fronça les sourcils. « Peut-être parce que personne ne veut y aller. » Son sourire était léger, mais il y avait une note sincère d’inquiétude dans sa voix. « Tu as entendu parler des histoires sur cette bibliothèque, non ? Sur les livres qui apparaissent et disparaissent, les murmures entre les rayonnages ? »

Adèle eut un rire bref, presque nerveux. « Laissez-moi deviner, ces histoires viennent des étudiants en première année qui passent trop de nuits blanches. Non, merci. »

Cependant, au fond d’elle, quelque chose clochait. Depuis qu’elle avait mis la main sur ce manuscrit, des coïncidences étranges s’étaient multipliées. Des pas dans l’aile condamnée qu’elle savait déserte. Une ombre fugace dans son appartement, qui avait disparu avant qu’elle ne puisse se retourner. Et ces rêves...

Elle haussa les épaules, repoussant cette tension grandissante. « Écoute, je vais continuer à travailler là-dessus. Si jamais ce manuscrit finit par me rendre folle, tu pourras dire que tu avais raison. »

Luc soupira et se leva. Il posa une main sur le bord de la table, hésitant, avant de déclarer : « D’accord. Mais promets-moi que tu feras une pause. Ce n’est qu’un livre, Adèle. Rien ne vaut que tu te... consumes à cause de ça. »

Elle ne répondit pas, se replongeant aussitôt dans ses notes. Pourtant, une voix en elle s’accrochait à son avertissement.

Les heures suivantes passèrent en silence, rythmées par les grattements de son crayon sur le papier et le léger grincement du plancher. Une partie d’elle-même voulait renoncer, admettre que Luc avait raison et que ce n’était qu’un casse-tête sans solution. Mais une autre partie, plus profonde, plus obscure, la poussait à continuer.

Puis, alors que le soleil amorçait sa descente vers l’horizon, elle fit une découverte. Une série de symboles, étalés sur plusieurs pages, formait un motif récurrent. Elle prit un crayon et traça les connexions dans la marge de son carnet. Ce n’était pas seulement mathématique, mais aussi musical. Les intervalles évoquaient une mélodie, ou peut-être un chant.

Un frisson la traversa.

L’instant d’après, une silhouette noire passa dans son champ de vision, juste à la limite de la lumière. Elle releva la tête d’un mouvement brusque, son souffle suspendu. Ses battements de cœur s’accéléraient, tambourinant dans ses tempes. Un bruit sec résonna, comme une étagère craquant sous un poids invisible.

Elle ferma les yeux et inspira profondément, tentant de calmer sa panique naissante. « Tu es fatiguée, Adèle. Juste fatiguée. »

Mais le silence de la bibliothèque s’était alourdi, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.

Rassemblant ses affaires, elle décida qu’il était temps de partir. Alors qu’elle s’éloignait du pupitre, elle jeta un dernier regard au manuscrit. Il semblait l’appeler, ses symboles dansant presque sous la lumière déclinante.

Elle secoua la tête, s’efforçant de se débarrasser de cette impression irrationnelle. Mais une pensée fugace traversa son esprit : elle devait absolument comprendre ce mystère.

Au fond d’elle, elle savait que quelque chose venait de commencer. Quelque chose qu’elle ne pourrait pas fuir, même si elle le voulait.