Chapitre 1 — Le Sceau de Cire
Charles Duvalier
La pluie battante martelait les pavés irréguliers de la rue, rendant l’air glacial et humide. Charles Duvalier descendit de la calèche, ajustant le tricorne qui couvrait ses cheveux trempés. Des silhouettes pressées se glissaient dans l’obscurité, se détournant pour éviter le regard vigilant du commissaire. L’éclairage des réverbères vacillait dans le vent, projetant des ombres étranges sur les façades des hôtels particuliers. Devant lui, l’hôtel particulier de Laval se dressait, sombre et imposant, ses fenêtres hautes paraissant scruter la nuit comme des yeux accusateurs. L’odeur de cire chaude et de vétiver lui parvint, mêlée à celle, plus aigre, d’une humidité stagnante qui semblait imprégner les lieux.
Un valet nerveux attendait dans le vestibule, son teint blême trahissant une nuit agitée. Ses yeux fixaient les chaussures de Duvalier avec une insistance inhabituelle. « Monsieur le Commissaire, tout est comme nous l’avons trouvé. Personne n’a touché au corps. » La voix tremblait légèrement, mais le respect dans le ton était suffisant pour que Duvalier ne commente pas.
« Bien. Et les autres domestiques ? » demanda Duvalier, son regard perçant cherchant un signe de duplicité.
« Ils… ils attendent dans leurs quartiers, monsieur. » Le valet baissa les yeux, triturant nerveusement un pan de son habit.
« Restez disponible. J’aurai des questions. » Le ton de Duvalier était tranchant, mais il ajouta après une hésitation : « Et apportez-moi une liste des personnes qui ont visité ces lieux au cours de la dernière semaine. »
Sans attendre de réponse, il fit claquer ses bottes sur le marbre, suivant le valet à travers un couloir faiblement éclairé. Des chandeliers d’argent projetaient une lumière vacillante sur les murs tapissés, ornés de portraits sévères dont les regards semblaient suivre son avancée. Un tableau, représentant ce qu’il devina être le comte de Laval dans ses jeunes années, attira son attention. L’homme y était peint entouré de livres et d’un globe terrestre, symbole d’une vie intellectuelle ou d’un penchant pour les affaires diplomatiques. Duvalier nota ce détail, un élément qui pourrait se révéler utile.
Ils arrivèrent enfin devant une lourde porte en bois de chêne. Une odeur douceâtre, métallique, s’insinua dans les narines de Duvalier, réveillant son instinct aiguisé. « Restez ici », ordonna-t-il au valet, qui s’inclina avec soulagement avant de disparaître.
Duvalier poussa la porte. La pièce était spacieuse, mais l’air semblait lourd, presque suffocant, comme si le meurtre avait imprégné les murs. Les boiseries sculptées, les tapisseries ornées de motifs complexes et un bureau en acajou massif témoignaient de la richesse de la famille Laval. Cependant, tout ici semblait appartenir à une époque révolue.
Le corps du comte reposait dans un fauteuil en velours noir, la tête légèrement penchée en arrière. Ses lèvres étaient scellées par une empreinte de cire rouge portant le sceau royal. Duvalier sentit son estomac se nouer à cette vue. Cela n’avait rien d’un simple meurtre. C’était un message, un défi lancé à la couronne.
Il s’approcha lentement, étudiant chaque détail avec une précision méthodique. La main gauche du comte serrait un morceau de papier plié, comme si même dans la mort, il s’accrochait à un dernier secret. Duvalier enfila une paire de gants fins en cuir et retira délicatement le papier. Déplié, il révéla un message crypté, composé de symboles complexes et de lignes entrecroisées.
Un murmure lui échappa. « Fascinant. »
Il parcourut la pièce du regard. Une lampe à huile vacillante sur le bureau éclairait faiblement les lieux. Sur un coin du bureau, une plume brisée et un encrier renversé formaient une tache sombre sur le bois poli. Une lettre inachevée, couverte de mots griffonnés à la hâte, semblait évoquer une affaire urgente, bien qu’elle fût trop vague pour fournir des réponses immédiates.
Duvalier s’agenouilla finalement pour examiner le sol autour du bureau. Des gouttes de cire rouge, identiques à celle scellant les lèvres du comte, formaient une petite traînée s’arrêtant brutalement devant une bibliothèque massive.
Ses doigts glissèrent sur le bois sculpté de la bibliothèque, cherchant un mécanisme caché. Une pression sur un livre légèrement décalé fit entendre un clic distinct. La bibliothèque pivota lentement, dévoilant un passage sombre et étroit.
Il hésita une fraction de seconde. La fermeture soudaine de ce passage ne pouvait être un hasard. Quelqu’un d’autre surveillait peut-être déjà cet endroit. La main droite de Duvalier saisit instinctivement sa canne d’apparat, prête à dégainer la lame dissimulée.
Il s’engagea dans le passage, ses pas résonnant faiblement contre les murs de pierre brute. L’air y était plus froid et plus sec, chargé de poussière.
Au bout du passage, il arriva dans une petite pièce éclairée seulement par une lampe à huile vacillante. Une table encombrée de papiers et de livres occupait le centre de l’espace. Sur les murs, des étagères croulaient sous le poids de volumes poussiéreux et de boîtes scellées. Sur une étagère, une boîte ouverte laissait entrevoir des rouleaux de parchemin soigneusement scellés.
Il examina rapidement les documents éparpillés sur la table. Des lettres cryptées, des cartes marquées de symboles inconnus, et des notes manuscrites en latin. L’un des parchemins portait un symbole étrange : une rose noire entourée de flammes. Duvalier fronça les sourcils en déchiffrant le mot qui accompagnait ce symbole : « Villeroi ».
Le nom résonna dans son esprit comme une menace. La Duchesse de Villeroi, influente et insaisissable, était connue pour ses intrigues politiques. Ce lien rendait l’affaire encore plus périlleuse.
Alors qu’il remettait le parchemin dans sa poche intérieure, un grincement derrière lui le fit se retourner brusquement. Le passage secret s’était refermé. L’obscurité régnait, coupant toute issue apparente.
Duvalier inspira profondément, refusant de céder à la peur. Il connaissait ce jeu, un échiquier où chaque mouvement devait être calculé. Il revint à la table, fouillant davantage parmi les documents. Un bruit sourd résonna au-dessus de lui, et le parquet craqua sous des semelles lourdes. Des murmures étouffés atteignirent ses oreilles, trop indistincts pour être compris.
Il éteignit la lampe à huile, laissant l’obscurité totale l’envelopper. Dégainant la lame de sa canne, il s’accroupit, prêt à réagir. Les bruits se rapprochèrent, mais s’arrêtèrent juste au-dessus de sa cachette. Puis, après un long moment, ils s’éloignèrent.
Duvalier resta immobile, son esprit travaillant à une vitesse fulgurante. Quelqu’un savait. Quelqu’un l’observait.
Lorsqu’il parvint enfin à sortir de l’hôtel particulier, la pluie continuait de tomber, lavant les traces de ses pas. Mais rien ne pourrait effacer les impressions gravées dans son esprit.
Le message, la cire, le passage secret et ces documents… Tout cela formait un puzzle qu’il savait dangereux à assembler.
Il remonta dans la calèche, son tricorne ruisselant. Tandis que le cocher claquait les rênes, Charles Duvalier resserra sa prise sur la canne. L’affaire venait de commencer, et elle promettait d’être bien plus complexe et mortelle qu’il ne l’avait envisagé.