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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Prologue : Les Ombres de Fontainebleau


Troisième personne

Les corridors du Palais Royal de Fontainebleau, plongés dans une pénombre oppressante, semblaient se refermer autour de Dame Marguerite de Montreuil. Ses pas précipités résonnaient contre les murs ornés de fresques mythologiques, des scènes de dieux et de héros semblant se tordre et se déformer à la lumière vacillante des torches. L’air était saturé d’humidité et de cire brûlée, mais Marguerite n’y prêtait aucune attention.

Sa respiration était haletante, irrégulière, et ses pieds glissaient parfois sur les dalles polies, mais elle continuait d’avancer, serrant contre elle un petit coffret de bois. Son cœur battait à un rythme dévorant, couvrant presque les bruits de pas réguliers qui la poursuivaient. Ces pas, lourds et implacables, résonnaient avec une précision mécanique. Leur régularité était une torture, martelant l’idée qu’elle ne pourrait échapper à son poursuivant.

Elle tourna brusquement dans une aile moins fréquentée du palais, où les tapis épais étouffaient légèrement ses mouvements. Pourtant, elle savait que cela ne suffirait pas. Gilles d’Argent était trop proche. Ses yeux verts, semblables à ceux de sa fille Isabeau, balayèrent frénétiquement le couloir à la recherche d’un refuge. Une douleur sourde lui traversa la poitrine : si elle échouait ce soir, Isabeau serait seule. Elle devait réussir.

Une tapisserie représentant Diane chasseresse attira son regard. Derrière, une alcôve obscure semblait lui offrir son dernier espoir. Luttant contre la panique qui brouillait ses pensées, elle se glissa derrière l’étoffe. Ses doigts tremblants explorèrent à tâtons la pierre froide, et elle trouva une niche creusée. Sans hésiter, elle y dissimula le coffret, le poussant aussi loin qu’elle le pouvait dans l’étroit renfoncement. Mais ce n’était pas suffisant. Elle détacha le pendentif qu’elle portait autour de son cou.

L’objet, orné d’un symbole complexe gravé dans un médaillon d’argent, semblait luire légèrement sous la lumière filtrée. Une larme silencieuse roula sur sa joue tandis que ses doigts caressaient le pendentif une dernière fois. Ce qu’il représentait, ce qu’il protégeait, était bien plus grand qu’elle-même. « Pour toi, Isabeau, murmura-t-elle dans un souffle à peine audible, avant de le déposer dans la cachette et de refermer la niche. Que tu trouves un jour la vérité. »

À peine avait-elle fini que les pas s’arrêtèrent juste devant la tapisserie. L’air autour d’elle s’alourdit, chargé de menace, et elle posa une main tremblante sur sa bouche pour étouffer tout bruit. Puis une voix grave s’éleva, glaciale dans son calme :

— Dame Marguerite, inutile de fuir davantage. Vous savez que cela ne fera que retarder l’inévitable.

Elle ferma les yeux. Cette voix... elle la connaissait trop bien. Cette froideur calculée, cette douceur feinte qui dissimulait une violence sans bornes. Gilles d’Argent.

Il fallait gagner du temps. Marguerite sortit lentement de l’ombre, son port noble et digne ne trahissant pas la terreur qui lui nouait les entrailles. Elle redressa le menton, ses yeux flamboyants défiant l’homme imposant qui se tenait devant elle.

Gilles arbora un sourire fin, presque moqueur. Drapé dans un manteau noir richement brodé d’or, il tapotait négligemment un gant contre sa paume, un geste nonchalant qui narguait son adversaire. Ses yeux gris acier la fixaient avec une intensité glaciale.

— Rendez-le-moi, Marguerite, dit-il, sa voix douce contrastant avec l’acier de son regard. Ne rendez pas les choses plus difficiles que nécessaire.

Marguerite serra les poings pour contenir leur tremblement, son courage prenant le dessus sur sa peur.

— Vous ne comprendrez jamais, répliqua-t-elle, sa voix vibrante d’une détermination farouche. Ce que je protège... ce que je sais... Cela détruira tout ce que vous avez construit.

Un bref éclat passa dans les yeux de Gilles, une lueur de mépris amusé.

— Mais vous êtes seule, Marguerite. Votre vérité ne vaut rien si personne ne peut l’entendre. Vous jouez à un jeu où vous avez perdu dès le départ.

Il fit un pas en avant, réduisant la distance entre eux. Marguerite recula instinctivement, mais elle refusa de montrer davantage de faiblesse.

— Vous ne m’effrayez pas, murmura-t-elle, bien qu’elle sente son cœur se serrer dans sa poitrine.

Gilles fronça légèrement les sourcils, son sourire s’effaçant.

— Une erreur regrettable, dit-il d’un ton presque las avant de se mouvoir avec la précision d’un prédateur.

Sa main agrippa son poignet avec une brutalité qui la fit grimacer. Marguerite se débattit, griffant son visage avec une rage désespérée, mais il la maîtrisa rapidement. Immobilisée, elle sentit le froid implacable de ses yeux s’enfoncer dans les siens.

— Vous n’auriez jamais dû vous mêler de ce qui ne vous concernait pas, murmura-t-il, un soupir presque triste dans sa voix. La curiosité est un poison, Marguerite. Vous auriez dû penser à votre fille au lieu de jouer les héroïnes.

Ces mots déclenchèrent une colère incandescente dans le regard de Marguerite. Toute peur sembla disparaître, remplacée par une haine viscérale.

— Isabeau... saura, cracha-t-elle. Elle saura, et vous...

Mais son souffle fut coupé lorsque Gilles la poussa violemment contre la balustrade qui surplombait les jardins du palais. Le choc résonna, et elle sentit le vide vertigineux derrière elle.

Gilles s’approcha lentement, sa silhouette imposante se découpant dans la lumière des torches.

— Vous avez raison, murmura-t-il à son oreille. Elle saura. Mais que fera-t-elle ? Une vérité solitaire ne vaut rien, tout comme vous.

Sans une autre parole, il la poussa dans le vide. Marguerite n’eut pas le temps de crier. Son corps bascula, ses bras cherchant vainement un appui, avant de disparaître dans les ténèbres en contrebas.

Un silence oppressant retomba sur les lieux. Gilles resta un instant immobile, écoutant presque avec satisfaction l’écho de sa chute. Puis il se redressa, ajusta calmement son manteau et retira une fine chaîne scintillante de son poing. Le pendentif d’argent, si précieux pour Marguerite, pendait désormais entre ses doigts.

— Une perte regrettable, murmura-t-il pour lui-même, ses lèvres esquissant un sourire glacial.

Il tourna les talons et s’éloigna dans les corridors silencieux, sa silhouette disparaissant dans l’obscurité.

Dans l’alcôve, la cachette de Marguerite demeurait invisible. Le coffret et son pendentif attendaient, porteurs de secrets capables de renverser des empires.