Chapitre 2 — Le Commandement de la Reine
Isabeau de Montreuil
Les appartements de la reine Éléonore baignaient dans une lumière tamisée, filtrée à travers des rideaux de soie aux broderies dorées. Une odeur de roses fanées flottait dans l’air, trop douce, presque suffocante. Isabeau de Montreuil se sentit envahie par une nervosité sourde à mesure qu’elle pénétrait dans la pièce. Les murs ornés de tapisseries mythologiques semblaient se refermer autour d’elle, et le bruit feutré des pas des dames de compagnie accentuait son malaise. Deux d’entre elles s’affairaient en silence dans un coin, ajustant des coussins sur une méridienne. Leurs regards étaient brefs mais chargés de jugement, comme si elles savaient déjà ce qui l’attendait.
La reine, assise près de la fenêtre dans un fauteuil orné de sculptures délicates, lisait une lettre avec une concentration implacable. Ses doigts fins, ornés de bagues scintillantes, tenaient le parchemin avec une précision mécanique. La lumière douce des chandeliers dansait sur son visage, projetant des ombres mouvantes qui lui donnaient un air à la fois majestueux et impénétrable.
Isabeau s’arrêta à quelques pas de l’entrée, hésitant. En entendant ses pas, la reine releva la tête, son regard perçant s’ancrant immédiatement dans celui de la jeune femme.
— Approchez, Isabeau, ordonna-t-elle d’une voix douce mais dépourvue de chaleur.
Isabeau s’avança, le cœur battant, chaque pas semblant la rapprocher d’un abîme invisible. Elle s’inclina légèrement, comme l’exigeait l’étiquette, mais la tension dans ses épaules trahissait son appréhension.
— Vous m’avez fait mander, Votre Majesté ? murmura-t-elle, sa voix mesurée masquant à peine son trouble.
La reine posa la lettre sur une petite table en bois d’ébène. Ses lèvres, peintes d’un rouge discret, esquissèrent un sourire qui n’atteignit pas ses yeux.
— Oui, ma chère enfant, répondit Éléonore, ses mots coulant avec une douceur trompeuse. Il est temps de parler d’un sujet d’une grande importance.
Isabeau resta immobile, ses yeux verts fixés sur la reine. Une sensation de malaise se propageait en elle, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.
— Vous avez dix-neuf ans, Isabeau, reprit la reine d’un ton qui se voulait bienveillant mais qui portait une autorité implacable. Et à cet âge, une jeune femme de votre rang devrait déjà être mariée. Votre situation, bien que tolérée jusqu’à présent, ne peut plus durer.
Isabeau sentit son souffle se couper. La question de son mariage lui avait toujours semblé une menace lointaine, bien qu’inévitable. Mais entendre ces mots dans la voix calme de la reine lui donnait un caractère brutal et irrévocable.
— Votre Majesté, commença-t-elle avec prudence, si je puis me permettre...
La reine leva une main ornée d’une bague sertie d’un rubis éclatant, interrompant ses protestations avant même qu’elles ne prennent forme.
— Écoutez-moi avant de parler.
Isabeau serra les mains devant elle, cherchant à contenir l’angoisse qui menaçait de la submerger.
— L’homme que j’ai choisi pour vous est un allié précieux de la cour, poursuivit la reine, ses mots soigneusement pesés. Un homme de grande influence et de ressources considérables. Un mariage avec lui renforcera votre position et garantira votre avenir... ainsi que celui de votre famille.
Les mots s’abattirent sur Isabeau comme des chaînes invisibles. Elle n’eut pas besoin de demander le nom de cet homme. Une seule figure s’imposa brutalement à son esprit, comme une ombre dévorante qu’elle ne pouvait repousser.
— Gilles d’Argent, murmura-t-elle, sa gorge soudainement nouée.
Un silence pesant s’installa dans la pièce. Même les dames de compagnie, jusque-là occupées à leurs tâches, semblaient retenir leur souffle. Isabeau sentit son cœur s’alourdir, mais elle soutint le regard impitoyable de la reine avec une force qu’elle ne se savait pas posséder.
— Oui, confirma Éléonore, son ton tranchant mettant fin à toute ambiguïté.
Une vague de froid envahit Isabeau. Malgré ses efforts pour garder le contrôle, ses mains tremblaient légèrement, et elle dut les dissimuler dans les plis de sa robe.
— Votre Majesté, je vous supplie de reconsidérer, s’exclama-t-elle, sa voix tremblante mais ferme. Je... je ne peux pas accepter un tel mariage.
La reine haussa légèrement un sourcil, marquant un étonnement mesuré face à cette audace.
— Vous ne pouvez pas ? répéta-t-elle avec calme, mais chacun de ses mots résonnait comme une menace voilée. Isabeau, vous semblez oublier que ce n’est pas une requête, mais une décision.
Isabeau s’efforça de maintenir son sang-froid, bien que chaque fibre de son être criait de se rebeller.
— Gilles d’Argent est un homme connu pour ses méthodes... cruelles, osa-t-elle, choisissant ses mots avec soin. Je crains que ce mariage ne me condamne à une vie de souffrance.
Pour la première fois, une lueur d’agacement traversa le regard de la reine.
— Redoutable, peut-être, mais c’est précisément ce dont vous aurez besoin pour survivre à la cour, rétorqua-t-elle d’un ton acéré. Vous êtes trop vulnérable, Isabeau. Votre mariage avec Gilles vous offrira protection et stabilité. Vous ne devriez pas ignorer les sacrifices nécessaires.
Les sacrifices nécessaires. Ces mots tournaient dans l’esprit d’Isabeau, résonnant avec un poids insupportable.
— Et ma propre volonté ? Qu’en est-il ? protesta-t-elle, la voix cassée par l’émotion.
Éléonore se leva lentement, chaque mouvement empreint de grâce, mais aussi de menace implicite. Lorsqu’elle parla, sa voix était devenue glaciale, dépourvue de la moindre trace de compassion.
— Votre volonté est un luxe que votre rang ne peut pas se permettre. Vous êtes noble, Isabeau. Votre devoir est envers votre famille et votre royaume, pas envers vos désirs personnels.
Isabeau recula d’un pas, accablée par un mélange de colère et de désespoir. Ses pensées, confuses, se tournaient vers sa mère, Marguerite, cette figure qui semblait si lointaine et pourtant si proche.
— Ma mère... murmura-t-elle, cherchant désespérément une accroche. Ma mère aurait-elle approuvé cela ?
Le nom de Marguerite fit hésiter la reine une fraction de seconde. Une ombre passa sur son visage, presque imperceptible, avant qu’elle ne reprenne son masque d’impassibilité.
— Votre mère n’est plus là pour approuver ou désapprouver quoi que ce soit, répondit-elle froidement. Quant à vous, vous apprendrez à accepter votre destin, tout comme elle l’a fait avant vous.
Ces mots frappèrent Isabeau comme une gifle. Elle sentit le poids écrasant de son impuissance, mais quelque chose en elle, fragile et incandescent, refusait de céder.
La reine Éléonore se rassit avec une aisance calculée, ajustant les plis de sa robe comme si l’échange était clos.
— Préparez-vous, Isabeau, conclut-elle d’un ton définitif. La cérémonie aura lieu dans trois semaines.
Isabeau, tremblante, ouvrit la bouche pour protester, mais aucun son ne sortit. Après un silence prolongé, elle inclina légèrement la tête, plus par réflexe que par véritable soumission, et recula à petits pas vers la sortie.
Lorsqu’elle atteignit enfin le couloir, les murmures des dames de compagnie s’éteignirent derrière la porte. Isabeau s’adossa contre le mur froid, le souffle court, comme si elle venait de s’extraire d’un étau. Ses mains se crispèrent sur les plis de sa robe, et des larmes refoulées brûlèrent ses paupières.
Elle sentait son monde s’effondrer autour d’elle, mais dans cet effondrement, une flamme de colère et de détermination commençait à s’allumer.
— Si c’est ainsi qu’ils jouent, murmura-t-elle pour elle-même, alors je ferai en sorte de ne jamais être un pion docile.
Elle serra instinctivement le pendentif caché sous les plis de sa robe, un souvenir de sa mère, et inspira profondément.
Son esprit, autrefois consumé par la peur, se mit à échafauder des plans. Gilles d’Argent pouvait bien devenir son mari, mais jamais son maître.
Avec cette résolution naissante, Isabeau se redressa et s’éloigna, ses pas résonnant faiblement dans le couloir désert, comme une promesse silencieuse de résistance.