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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Les Fractures Invisibles


Camille Darmon

Le verre de champagne glissait entre ses doigts, froid et lisse, tandis que le murmure des conversations mondaines résonnait autour d’elle, amplifié par les murs impeccables du salon parisien. Camille se tenait près d’une grande baie vitrée qui donnait sur les lumières scintillantes de la capitale. Les immeubles en contrebas paraissaient minuscules, écrasés par l’élégance oppressante de cette soirée. La robe qu’elle portait, une création hors de prix choisie par Julien, caressait le sol en soie fluide, mais son corsage semblait étrangement lourd, comme si chaque fil tissé contenait le poids de son silence.

Elle porta le verre à ses lèvres, mais l’effervescence ne parvint pas à alléger la tension qui nouait son estomac. Derrière elle, les rires calculés et les éclats de voix des convives semblaient flotter dans l’air comme un décor sonore parfaitement orchestré.

« Tu as l’air perdue dans tes pensées. »

La voix de Julien s’était glissée derrière elle, douce comme un murmure, mais chargée d’une autorité implicite. Camille se retourna légèrement, croisant ses yeux sombres. Il était parfait dans son costume noir, un sourire poli figé sur ses lèvres, mais c’était dans ses pupilles qu’elle lisait la vérité : une froideur calculatrice qui la pétrifiait encore, même après des années.

« Non, je… je regardais juste la vue, » murmura-t-elle faiblement.

Un sourcil s’arque alors qu’il observe son visage, son sourire s’élargissant imperceptiblement. Julien n’avait pas besoin de mots pour lui rappeler son rôle ici : être charmante, impeccable, et surtout, invisible.

« La vue peut attendre. Viens, ils veulent te rencontrer. »

Il ne lui laissa pas le choix. Sa main trouva son poignet, douce mais ferme, et il l’entraîna vers un petit groupe de convives réunis près du buffet. Julien engagea la conversation avec l’aisance d’un homme habitué à captiver son audience, distribuant des anecdotes et des compliments dosés avec précision. Camille, en revanche, se tenait légèrement en retrait, écoutant distraitement les échanges sur des contrats lucratifs et des voyages exotiques.

« Et vous, Camille, vous êtes photographe, n’est-ce pas ? » demanda une femme élégante, un collier de perles brillant sous la lumière tamisée.

Camille sentit son cœur se serrer. Elle chercha Julien du regard, mais il semblait absorbé par la conversation, ou peut-être faisait-il semblant.

« Oui, enfin… je ne pratique plus vraiment, » répondit-elle, sa voix à peine audible.

« C’est dommage ! Quelque chose d’aussi créatif… » commença la femme avec légèreté, mais s’arrêta brusquement quand Julien intervint.

« Oh, elle est modeste. Camille a un don, mais parfois, il faut savoir où placer ses priorités. »

Son ton était charmant, presque affectueux, mais ses mots étaient une lame bien aiguisée. Camille eut la sensation qu’une main invisible serrait sa gorge. Les convives sourirent poliment, et la conversation reprit sans elle.

Lorsqu’elle osa jeter un coup d’œil à Julien, elle remarqua l’ombre fugace d’un froncement de sourcils, une alarme silencieuse qu’elle seule pouvait entendre. Elle détourna les yeux, ses joues brûlant.

Plus tard, alors que les invités s’éparpillaient dans des discussions animées, Camille chercha refuge près d’une table ornée de fleurs. Un serveur récupéra son verre vide, et dans le reflet de la vitrine à ses côtés, elle vit son propre visage. Fatigué. Perdu.

« Tu ne fais aucun effort ce soir, » murmura Julien, apparaissant sans bruit à son côté.

Elle sursauta légèrement et baissa les yeux.

« Je suis désolée. »

« Ce n’est pas une question de désolation, Camille, » continua-t-il, son ton toujours posé mais glacial. « Les gens remarquent. Ils remarquent toujours. »

Il posa une main sur son épaule, une caresse qui ressemblait davantage à une prise d’otage.

« Tu veux rentrer ? » demanda-t-il enfin, un soupçon de douceur feinte dans sa voix.

Elle hocha la tête.

Le trajet en voiture fut silencieux. Paris défilait derrière les vitres teintées, les rues illuminées semblant appartenir à un autre monde, un monde auquel elle n’avait jamais réellement appartenu. Julien conduisait avec une précision mécanique, ses mains fermement ancrées sur le volant. Dans l’habitacle, l’odeur ténue de son parfum semblait amplifiée, oppressante, comme une présence à part entière.

Lorsqu’ils arrivèrent à leur appartement, il ouvrit la porte et attendit qu’elle entre, son sourire poli remplacé par une expression indéchiffrable.

À l’intérieur, Camille se débarrassa de ses talons, la froideur du parquet sous ses pieds lui rappelant brutalement où elle se trouvait. Leur appartement, avec ses murs blancs et ses lignes parfaites, était une cage déguisée en refuge. Julien disparut dans leur chambre, et elle s’autorisa un instant pour respirer.

Elle se glissa dans le salon, ses mains tremblantes effleurant les accoudoirs d’un fauteuil en cuir. Une étagère moderne abritait des livres qu’elle n’avait jamais lus — des choix de Julien, évidemment. Mais son regard se fixa sur ce tiroir, là, dans le coin.

Elle hésita un moment, chaque fibre de son être lui criant de ne pas le faire. Mais elle céda. Le tiroir glissa sans un bruit, révélant son contenu : son appareil photo, camouflé sous des carnets vides et des papiers oubliés. Elle le saisit avec une délicatesse presque révérencieuse, comme si elle avait peur de le briser.

Le poids familier dans ses mains, elle sentit son cœur se serrer. Elle alluma l’appareil, et l’écran lui renvoya un souvenir lointain : une photo prise des remparts de Saint-Malo, la lumière du coucher de soleil caressant les pierres anciennes. Les couleurs chaudes de l’horizon, mélangées aux ombres douces des remparts, semblaient contenir une promesse d’évasion. C’était avant Julien. Avant Paris.

« Qu’est-ce que tu fais ? »

La voix éclata derrière elle comme un coup de tonnerre. Elle sursauta, l’appareil lui échappant presque des mains. Julien se tenait là, son visage une tempête contenue.

« Rien… je… je rangeais, » balbutia-t-elle, tentant de remettre l’appareil dans le tiroir.

Mais il fut plus rapide. En deux pas, il était devant elle, arrachant l’objet de ses mains. Il l’observa avec une attention glaciale avant de poser son regard sur elle.

« Ça aussi, tu devrais l’oublier, Camille. Ce n’est pas pour toi. »

Elle sentit les larmes monter, brûlantes, mais elle les ravala. Julien posa l’appareil sur la table, hors de sa portée, avant de se détourner.

« Ce genre de distractions ne mène à rien de bon, » ajouta-t-il, presque distraitement, avant de disparaître dans le couloir.

Elle obéit, ses jambes flageolantes. Dans la chambre, allongée sous les draps impeccables, elle fixa le plafond, le bruit lointain de la circulation parisienne se mêlant au martèlement de son cœur.

Pourtant, au milieu de cette oppression suffocante, un éclat de défi subsistait. Ce cliché des remparts, ce fragment de sa vie d’avant, continuait de danser dans son esprit. Elle ne savait pas encore comment, mais elle comprit en cet instant qu’elle devait retrouver cette lumière.