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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Les ombres d'Annecy


Emma Leblanc

L’odeur de désinfectant saturait l’air, agressant les narines d’Emma Leblanc alors qu’elle poussait la lourde porte en acier de la morgue. La lumière crue des néons faisait luire les surfaces métalliques des tables d’autopsie, et un frisson glacé s’infiltra sous la blouse qu’elle avait enfilée par habitude. Une matinée comme les autres, pensa-t-elle, mais avec un arrière-goût d’appréhension qu’elle ne parvenait pas à balayer.

Sur la table d’autopsie numéro trois reposait le corps d’un homme d’une cinquantaine d’années, ses traits figés dans une expression de douleur muette. Sa peau, d’un gris cadavérique inhabituel, portait des stries sombres qui sillonnaient ses bras et son torse, comme des veines noires déployées sous sa chair. L’homme avait été retrouvé effondré sur un sentier de randonnée près du lac d’Annecy, un sac à dos contenant des cartes touristiques froissées et une bouteille d’eau à moitié vide à ses côtés.

Emma ouvrit le dossier déposé à son poste de travail. Aucun signe visible de violence. Aucun antécédent médical notable. Pourtant, l’évidence d’une mort brutale et inexpliquée était là, tapie dans chaque détail du cadavre. Elle parcourut rapidement les cartes touristiques récupérées dans le sac : elles étaient marquées de cercles rouges sur des sentiers précis, tous situés dans une zone isolée de la vallée. Un détail qui lui sembla étrange, bien que presque imperceptible.

Elle ajusta ses gants et se pencha sur le corps, son esprit glissant automatiquement dans le mode analytique auquel elle s’accrochait face à l’inexplicable.

« Docteur Leblanc, vous commencez sans moi ? »

La voix traînante de Pierre, son collègue légiste, résonna depuis l’entrée. Il avançait vers elle, son visage fatigué à moitié dissimulé derrière un masque chirurgical, une tasse de café dans la main.

« Je préfère. Ce cas… il y a quelque chose qui cloche, je veux comprendre rapidement. »

Pierre haussa les épaules, indifférent à l’urgence qu’elle ressentait. Il lui tendit un rapport préliminaire fraîchement imprimé avant de s’adosser nonchalamment à un meuble.

« Rien d’inhabituel dans le sang, si ce n’est une légère augmentation des marqueurs inflammatoires. Pas de toxines identifiées pour l’instant. Je parie sur un infarctus massif ou une autre banalité. Tu veux que je te laisse finir seule ? »

Emma lui lança un regard bref, qu’elle espérait suffisamment éloquent, et hocha la tête. « Oui. Merci, Pierre. »

Il se détourna, haussant légèrement les sourcils dans un geste de lassitude professionnelle qu’elle connaissait bien.

Sans Pierre dans les parages, elle se sentit enfin capable de se concentrer. Ses pensées s’accéléraient, et un instinct qu’elle avait appris à ne pas ignorer la poussait à aller au-delà de ce que les données initiales révélaient. Elle décrocha son scalpel et entama l’incision initiale avec une précision méthodique.

À mesure qu’elle ouvrait les tissus, une étrangeté s’imposa à elle. Les organes internes apparaissaient gonflés, comme imbibés d’un liquide inconnu. Le foie, en particulier, affichait des marbrures noires, semblables à des veines carbonisées.

Emma se figea un instant, la lame suspendue au-dessus de la cage thoracique. Une fine membrane translucide semblait couvrir certaines parties des poumons, semblable à une seconde peau, presque organique mais anormalement luisante sous la lumière des néons.

Son cœur accéléra, d’abord d’excitation, puis d’une inquiétude grandissante. Cela ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait vu au cours de sa carrière.

Elle attrapa un tube stérile et préleva précautionneusement un échantillon de la membrane. « C’est quoi ça… ? » murmura-t-elle pour elle-même, ses mots se perdant dans le silence oppressant de la morgue.

Elle plaça plusieurs prélèvements dans des tubes hermétiques, les marquant avec soin. Cette découverte devait rester discrète pour l’instant. Trop souvent, des anomalies qu’elle avait signalées s’étaient vues classées sans suite, noyées dans la bureaucratie ou l’indifférence.

Alors qu’elle terminait la procédure, un bruit étouffé résonna dans le couloir. Peut-être un technicien qui fermait un casier, mais Emma se tendit malgré elle. L’atmosphère de la morgue, déjà pesante, sembla s’alourdir davantage, comme si les murs eux-mêmes retenaient leur souffle.

Elle nettoya son poste de travail et glissa les échantillons dans une poche intérieure de son sac personnel. Passant devant le casier réfrigéré, elle fixa une dernière fois le visage du défunt. Ses yeux mi-clos, avec leur éclat vitreux, semblaient presque vouloir lui transmettre un message qu’elle ne pouvait déchiffrer.

« Qu’est-ce qui t’est arrivé ? » murmura-t-elle en refermant lentement la porte.

Le reste de la journée fut un tourbillon de recherches infructueuses. Les bases de données médicales ne révélaient rien qui puisse expliquer les anomalies observées. Ces symptômes n’appartenaient à aucun tableau clinique connu.

Tard dans la soirée, alors qu’elle sortait de la morgue avec son sac à l’épaule, une sensation inhabituelle attira son attention. Une voiture sombre était garée de l’autre côté de la ruelle, ses phares éteints mais son moteur ronronnant faiblement.

Elle ralentit, son regard accroché à la silhouette du véhicule. Sa première pensée fut rationnelle : Annecy n’était pas une grande ville, et une voiture garée dans une ruelle n’avait rien d’extraordinaire. Mais plus elle observait, plus une tension sourde montait en elle. Aucune lumière à l’intérieur, aucun mouvement visible. Pourtant, elle avait la certitude d’être observée.

Sans paraître inquiète, elle pressa le pas vers sa voiture. Une fois à l’intérieur, elle verrouilla les portières et démarra rapidement, jetant un dernier coup d’œil par le rétroviseur.

La voiture était toujours là, immobile, comme une ombre tapie dans l’obscurité.

Sur le chemin de son appartement, la pluie commença à tomber, fine et insistante, transformant les lampadaires en halos flous. Emma ne pouvait chasser l’impression que les pièces d’un puzzle qu’elle ne comprenait pas encore commençaient à s’imbriquer.

Une fois chez elle, elle verrouilla la porte derrière elle et s’effondra sur son canapé, son sac contenant les échantillons posé à ses pieds. Fixant le plafond, fatiguée mais incapable de se détendre, une seule pensée dominait son esprit : elle devait aller au fond de cette histoire, peu importe le prix.

Dans un réflexe, elle sortit son carnet de notes et écrivit :

*Marques noires. Membrane inhabituelle. Cartes touristiques – marquages ? Vérifier autopsies similaires.*

Elle hésita, puis ajouta un dernier mot en bas de la page, comme une promesse silencieuse à elle-même :

*Vérité.*