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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Prologue : Le Pacte du Sang


Éloïse de Laforge

La salle était plongée dans une obscurité oppressante, où l’air s’alourdissait d’un mélange d’encens entêtant et de cendres froides. Les murs de pierre noire, suintants d’humidité, semblaient vibrer d’une énergie sourde et contenue, comme si le manoir lui-même retenait son souffle. La lumière vacillante des chandeliers disposés en cercle projetait des ombres mouvantes sur le sol, traçant des formes archaïques qui semblaient danser dans une harmonie sinistre.

Éloïse de Laforge se tenait au centre de la pièce, ses mains tremblantes serrant un poignard cérémoniel à la lame effilée, dont les gravures en spirale semblaient luire faiblement à la lumière. Sa robe de soie cramoisie, éclatante malgré la pénombre, collait à sa peau moite, marquée par des jours de jeûne et de prières. Ses traits fins, comme sculptés dans la détermination, étaient pourtant trahis par un léger tressaillement au coin de sa bouche. Ses yeux, cerclés de noir, brillaient d’une lueur fiévreuse, mélange de crainte et de révérence.

Autour d’elle, les autres membres de la famille Laforge, vêtus de longues tuniques blanches souillées de terre et de sang séché, murmuraient des incantations dans une langue oubliée. Leurs voix formaient une mélodie discordante, oscillant entre un murmure et une plainte, chaque mot semblant s’échapper de leurs lèvres comme s’il leur brûlait la gorge. L’un d’eux, un cousin fragile, tremblait légèrement, ses yeux fuyant ceux d’Éloïse lorsqu’elle l’observa un instant.

Devant Éloïse, un autel rudimentaire avait été dressé. Sur sa surface, un vase d’une beauté étrange capturait la lumière, son verre translucide veiné de reflets noirs et dorés, presque hypnotique. Ce vase, selon les écrits que la marquise avait découverts dans les tréfonds de la bibliothèque familiale, était le « Vase Sacré », un artefact façonné pour contenir l’essence d’une puissance que les mortels ne pouvaient concevoir. Une fissure d’apparence anodine courait le long de sa base, à peine perceptible, mais Éloïse s’était empressée de la qualifier d’insignifiante.

Elle inspira profondément, ignorant les tremblements qui parcouraient ses bras. Tout s’était déroulé comme prévu – les alignements célestes, les offrandes, les prières. Pourtant, un doute froid glissait dans son esprit, perfide, insidieux. Et si tout cela n’était qu’une erreur ? Si les sacrifices qu’elle avait dû faire n’étaient qu’un gâchis ?

Elle ferma les yeux un instant pour chasser cette pensée. Ce soir marquait le point culminant d’années de recherche et de sacrifices. L’heure était venue de libérer Noctus, une entité ancienne emprisonnée entre les mondes, et de sceller un pacte qui promettrait à sa lignée un pouvoir éternel, un pouvoir capable d’éclipser celui des dieux eux-mêmes.

Mais au plus profond d’elle, une voix, ténue mais insistante, lui murmurait qu’elle commettait une erreur.

Ce n’était pas la première fois qu’elle entendait cette voix. Dans ses prières, dans ses rêves étouffants où le manoir semblait s’écrouler sur elle, cette voix se mêlait aux échos du passé. Une partie d’elle la reconnaissait. Une partie d’elle savait qu’elle appartenait à quelque chose qu’elle aurait dû fuir.

Elle ouvrit les yeux et leva la tête. Elle n’avait pas le droit d’hésiter. Le manoir, la famille, la lignée… tout dépendait d’elle.

D’une voix claire mais tremblante, elle entonna les derniers mots de l’incantation. Les murmures chantants de ses proches s’arrêtèrent brusquement, plongeant la salle dans un silence assourdissant. Ce silence fut bientôt rempli d’un grondement sourd, comme si quelque chose de gigantesque s’éveillait de l’autre côté des murs.

Le sol se mit à vibrer doucement tandis qu’une lumière noire – une obscurité tangible, presque liquide – commença à s’échapper du vase. Les flammes des chandeliers vacillèrent, comme si elles tentaient de fuir cette énergie oppressante.

— Noctus, murmura Éloïse, sa voix brisée par l’émotion. Par ce sang offert, je te libère.

Elle leva le poignard, hésitant un instant. Ses yeux se posèrent sur son frère cadet, qui se tenait immobile devant elle, les bras tendus dans une posture de soumission sacrée. Une larme glissa sur sa joue.

— Pardonne-moi, souffla-t-elle, sa voix à peine audible.

Puis, d’un geste brutal, elle planta la lame dans sa poitrine. Le corps s’effondra lourdement sur l’autel, et un cri d’agonie résonna dans la pièce, suivi d’un silence encore plus profond qu’auparavant.

Le vase réagit immédiatement. La lumière noire se mit à pulser, comme un cœur battant. Une voix profonde, gutturale, s’éleva, semblant provenir de toutes les directions à la fois.

— Qui ose troubler l’équilibre ?

Éloïse tituba, le poignard glissant de ses mains ensanglantées. La voix n’était pas celle qu’elle avait imaginée. Elle n’était pas grandiose, majestueuse ou bienveillante. Elle était froide, perverse, et porteuse d’une colère ancestrale.

— Moi, Éloïse de Laforge, déclara-t-elle, essayant de masquer sa peur. Je t’offre ma lignée. Liens-nous à ta puissance.

Un rire résonna, glacial et inhumain, faisant trembler les murs.

— Ta lignée est imparfaite. Faible. Indigne. Mais…

La lumière noire jaillit soudainement du vase, s’élevant comme une colonne vivante avant de s’effondrer sur Éloïse et les autres participants. La marquise sentit une douleur indescriptible, comme si des griffes invisibles déchiraient son esprit et son corps. Autour d’elle, ses proches hurlaient de terreur, certains tombant au sol, convulsant violemment, d’autres fuyant, leurs cris se mêlant au grondement de l’énergie noire.

Le vase vibrait de plus en plus fort, la fissure s’élargissant alors que des éclats minuscules commençaient à s’en détacher.

— Non ! cria Éloïse. Non, ce n’est pas ainsi que cela devait se passer !

Mais il était trop tard. Le rituel avait échoué. Elle avait sous-estimé la fureur et la puissance de Noctus.

Une explosion d’énergie balaya la pièce, projetant Éloïse contre un mur. Son corps s’écrasa lourdement, et elle sentit une douleur vive à la tête avant que tout ne devienne flou. Juste avant de sombrer dans l’inconscience, une vision lui apparut : une femme inconnue aux cheveux châtains foncés, debout dans les ruines de la salle de rituel, tenant un médaillon familier autour du cou.

Une voix – peut-être celle de Noctus, ou peut-être la sienne – lui susurra :

— L’Élue viendra. Ce n’est qu’un début.

Puis tout devint silence.

Lorsque les habitants de Belfonten retrouvèrent le manoir Laforge au matin, ils ne découvrirent que des corps sans vie, des murs noircis et une odeur indescriptible qui s’accrochait à chaque pierre. Le nom de Laforge devint synonyme de malédiction, et le manoir fut abandonné, laissé aux murmures du vent et aux ombres du passé.

Mais dans les profondeurs du bâti, au-delà des fissures et des décombres, quelque chose demeurait. Une présence, piégée entre deux mondes, attendant patiemment que quelqu’un ose à nouveau briser le sceau.