Chapitre 2 — L'Appel à Belfonten
Clara Duval
Clara tapait nerveusement sur le bord de son bureau, ses doigts heurtant le bois avec une régularité presque hypnotique. Une vieille tasse de café, froide et oubliée, se trouvait à moitié cachée derrière un carnet de notes. Tout autour d’elle, des dossiers ouverts, des photos de disparitions, des articles découpés et des cartes annotées formaient un chaos organisé. Pourtant, malgré cet apparent ordre, Clara sentait un décalage. Un détail, un schéma sous-jacent, lui échappait encore.
Elle entrouvrit un dossier, ses yeux s’arrêtant sur l’image d’une femme disparue. Elle se pencha, l’examinant attentivement, mais une sensation étrange remonta. Pas un souvenir, mais plutôt une réminiscence floue, comme une lumière vacillante au bord de sa conscience.
Elle détourna les yeux vers la fenêtre de son bureau. À travers la vitre, Paris semblait suspendue dans une torpeur inhabituelle, les bruits habituels de la rue semblant s’atténuer. Clara mit cela sur le compte de son esprit, trop concentré pour percevoir autre chose que les mystères qui l’entouraient.
Le grésillement soudain de son téléphone brisa le silence, la faisant sursauter légèrement. Elle décrocha, son ton professionnel masquant sa surprise.
— Clara Duval, répondit-elle.
— Madame Duval, ici le commissaire Laurent Gaudet, de Belfonten.
Le nom provoqua une secousse en elle. Belfonten. Une onde traversa son esprit, ramenant avec elle des bribes d’inconnues : des ombres dans une forêt, une voix étouffée, des visages indistincts. Elle ferma les yeux une fraction de seconde, ramenant son calme.
— Commissaire Gaudet ? Que puis-je pour vous ?
— Nous avons besoin de votre expertise. Il s’agit de disparitions étranges… et je pense que vous pourriez avoir un intérêt personnel dans cette affaire.
Clara fronça les sourcils, ses doigts se crispant légèrement sur le combiné.
— Personnel ? Expliquez-vous.
Un silence s’étira, ponctué par un léger grésillement, peut-être une interférence ou une hésitation.
— Votre nom figure dans nos archives, murmura Gaudet d’un ton difficile à cerner. Et certaines indications semblent relier cette affaire à votre passé.
À son passé ? Le nœud dans son estomac se resserra. Elle inspira lentement, cherchant à garder le contrôle.
— Commissaire, soyez plus précis. De quoi s’agit-il ?
— Six disparitions en un mois, toutes sans témoins directs. Mais ceux qui étaient dans les environs parlent de murmures. De voix.
Clara sentit un frisson glisser le long de sa colonne vertébrale, mais força son esprit à rester ancré dans le concret.
— Avez-vous trouvé des indices matériels sur les lieux ?
— Pas grand-chose. Certains objets abandonnés, mais rien de concluant. C’est pourquoi votre expérience des groupes sectaires et des comportements déviants serait utile.
Elle se redressa légèrement sur sa chaise, le regard fixé sur la fenêtre comme pour y chercher des réponses. Belfonten. Ce nom enclenchait un écho sourd, comme une vieille porte craquant doucement dans son esprit.
— Très bien. Je prendrai le premier train demain matin.
Un soupir de soulagement passa la ligne.
— Merci… et soyez prudente. Cette affaire est… plus complexe qu’elle n’en a l’air.
Clara raccrocha lentement, les mains crispées sur le téléphone. Elle resta immobile un moment, observant les ombres mouvantes sur le mur. Pourquoi son nom figurait-il dans leurs archives ? Pourquoi cette sensation lancinante qu’un fil invisible la tirait vers cette ville qu’elle avait presque oubliée ?
Elle se leva d’un geste sec, attrapant son blouson en cuir et l’enfilant brusquement. L’air nocturne de Paris lui ferait du bien, chasserait les pensées envahissantes. Mais au fond, elle savait qu’une fois l’appel terminé, une porte s’était ouverte. Et ce qui l’attendait derrière n’était peut-être pas prêt à être refermé.
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Le lendemain, le train ralentit en approchant de la petite gare de Belfonten, soufflant une vapeur blanche qui s’enroulait dans la brume dense. Clara regarda par la fenêtre, observant les silhouettes des arbres, leurs branches tordues formant des ombres contre le ciel gris. L’air semblait déjà plus lourd, oppressant, chargé de l’odeur de la végétation en décomposition.
Lorsqu’elle descendit, sa valise à la main, elle nota aussitôt l’étrange silence qui enveloppait les lieux. Le quai était désert, le monde figé dans une immobilité surnaturelle.
Un homme attendait à côté d’une voiture sombre, le col de son manteau relevé contre l’humidité. Son regard vif contrastait avec ses cheveux poivre et sel.
— Clara Duval ? demanda-t-il en avançant.
— Commissaire Gaudet, je présume.
Elle serra brièvement sa main. Le contact était formel, presque mécanique.
— Bienvenue à Belfonten, dit-il avec un sourire fatigué. J’imagine que ce n’est pas la première fois que vous entendez ce nom.
Clara détourna le regard, observant la rue pavée qui s’étirait au-delà de la gare.
— Ma famille y a vécu un temps. Mais c’est flou.
— Peut-être que certains souvenirs devraient rester flous, répondit-il, énigmatique.
La remarque la fit tiquer, mais elle préféra ne pas insister.
Gaudet la conduisit en voiture jusqu’au centre-ville. Belfonten était tout ce qu’elle avait imaginé, mais en pire. Les maisons en pierre grise semblaient se fondre dans la brume, des fissures marquant leurs façades comme des cicatrices anciennes. Les rares passants se hâtaient, leurs visages fuyants, évitant de croiser leur regard.
— Les habitants ne sont pas très bavards, expliqua Gaudet en garant la voiture près de la place centrale. Ce genre d’événement… ça remue des souvenirs qu’ils préfèrent oublier.
Clara descendit du véhicule et observa la place. Une fontaine usée en occupait le centre, mais ce qui attira son attention fut la multitude d’amulettes suspendues aux portes. Branches nouées, fils rouges, objets hétéroclites.
— Ces talismans… que signifient-ils ?
— Des protections. Contre « eux », murmura-t-il.
Clara plissa les yeux.
— Vous semblez hésiter. Vous n’y croyez pas ?
Gaudet haussa les épaules.
— Je crois ce que je vois. Mais ici, beaucoup de choses échappent à la logique.
Ils arrivèrent bientôt au bureau de police, où elle fut introduite à Jules Bernard, son partenaire. Jules, avec son allure robuste et son sourire en coin, donna immédiatement l’impression d’un homme d’action, le genre à agir avant de réfléchir.
— Alors, c’est vous, la spécialiste des sectes ? demanda-t-il avec un sourire désinvolte. J’espère que vous êtes prête à démêler tout ça.
Clara répondit en serrant sa main.
— L’espoir n’est pas une méthode d’investigation.
— Vous êtes directe. J’aime ça, répondit-il, un éclat moqueur dans les yeux.
L’après-midi fut une plongée dans les dossiers. Les disparitions partageaient toutes des caractéristiques étranges : des objets laissés sur place, aucun signe de lutte, et ces mentions récurrentes de murmures. Clara, malgré son scepticisme, ne pouvait ignorer le poids de ces coïncidences. Une tension sourde s’installait en elle, une voix lointaine qu’elle refusait encore d’écouter.
Ce soir-là, dans la chambre sombre de l’auberge, elle regardait par la fenêtre. Au loin, le manoir Laforge se dressait sur sa colline, une ombre lourde contre le ciel nocturne. Un frisson la secoua.
Et c’est alors qu’elle l’entendit.
Un murmure, faible mais clair, comme un souffle porté par le vent :
— Clara…
Elle recula brusquement, le cœur battant, le souffle court. Ses mains se crispèrent sur le rebord de la fenêtre. Était-ce son imagination ? Ou quelque chose d’autre ?
Elle ferma les rideaux d’un geste brusque, luttant contre la peur. Mais elle ne pouvait s’empêcher de sentir que ce n’était que le début d’un long cauchemar éveillé.