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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Un mariage de chaînes


Isabelle d'Albret

Le souffle court, Isabelle d’Albret observait son reflet dans le miroir d’argent poli, une œuvre d’art délicatement enchâssée dans un cadre orné de motifs floraux. Une mariée, disait-on. Mais tout en elle criait prisonnière. La robe ivoire, brodée de fils d’or et d’argent, pesait sur ses épaules comme une armure, chaque broderie rappelant ses obligations. Ses cheveux bruns, siens mais retenus captifs sous un voile fin, protestaient contre les tresses complexes qui les enserraient. Ses yeux noisette, empreints d’une douceur mélancolique, renvoyaient le regard d’une jeune femme enchaînée par le devoir.

La chambre, bien que somptueuse, imposait d’autant plus sa condition. Les murs de pierre grise, ornés de tapisseries riches représentant des scènes bibliques, semblaient vouloir enserrer son âme. Derrière elle, la voix douce mais ferme de Marie de Fontaine s’éleva comme une tentative d’apaisement.

« Vous êtes ravissante, Isabelle. Toute la cour parlera de votre beauté. »

Isabelle détourna le regard du miroir, préférant ignorer son reflet. Elle murmura, presque pour elle-même : « Et que dira la cour de mon cœur ? »

Marie hésita, puis posa une main légère sur l’épaule d’Isabelle. « Votre cœur, ma dame, est un jardin secret qu’aucun mur ne peut enfermer. »

Ces mots, aussi réconfortants qu’un souffle dans une tempête, résonnèrent en elle, laissant une empreinte fragile mais persistante. Avant qu’elle ne puisse répondre, le lourd battant de la porte s’ouvrit, et une servante apparut pour annoncer que tout était prêt. Isabelle se leva, le crissement de la soie soulignant son malaise. Elle inspira profondément, cherchant la force de traverser ce qui l’attendait, tandis qu’un frisson remontait le long de son échine.

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L’Église d’Argent brillait sous la lumière diffuse d’un ciel gris d’hiver, ses vitraux projetant des éclats colorés sur les bancs de bois usé. Les scènes de martyre peintes sur les murs semblaient presque vivantes, comme si les figures souffrantes partageaient son tourment. Chaque pas qu’elle faisait dans l’allée centrale résonnait comme un coup de marteau sur une enclume, martelant la sentence de son avenir.

Autour d’elle, les nobles murmuraient. Certains échangeaient des regards curieux, d’autres souriaient avec une froide satisfaction. À gauche, un homme au visage anguleux et au regard perçant échangea un signe discret avec Gaspard, qui se tenait droit devant l’autel. Isabelle sentit que quelque chose d’invisible, mais lourd, pesait dans l’air.

Gaspard de Saint-Bris imposait par sa prestance. Drapé dans une cape de velours noir bordée d’hermine, il se tenait immobile, comme une statue d’autorité inébranlable. Son visage sévère et glacial ne trahissait aucune émotion, mais ses yeux, sombres et perçants, semblaient sonder Isabelle alors qu’elle s’approchait, chaque pas resserrant un filet invisible autour d’elle.

Lorsqu’elle atteignit l’autel, ses jambes tremblantes faillirent céder. Elle posa une main sur le bras tendu de Gaspard, plus par réflexe que par réelle volonté. Il en sourit, un rictus fin, presque carnassier, qui fit frissonner Isabelle. L’évêque entama la cérémonie, sa voix grave résonnant dans l’église froide, mais à ses oreilles, les mots sacrés semblaient aussi vides que l’écho dans une crypte.

Elle répondit mécaniquement lorsqu’on lui demanda son consentement, sa voix à peine audible, chaque syllabe aussi lourde qu’un fardeau. Lorsque l’anneau glissa sur son doigt, le métal froid mordit sa peau. À cet instant précis, elle sentit sa respiration se couper brièvement, comme si le poids de l’or refermait un cercle autour de son être.

Un murmure s’éleva parmi les invités. Isabelle leva les yeux brièvement et aperçut de nouveau cet homme au regard aiguisé, qui semblait l’observer intensément. Elle détourna les yeux et chercha en vain une échappatoire, mais les murs de l’église, hérissés de regards et d’attentes, la retenaient captive.

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La réception au Château de Saint-Bris s’avéra tout aussi oppressante. La forteresse, perchée sur une colline dominant des hectares de terres, était aussi austère que son nouveau maître. Les murs de pierre grise semblaient absorber toute chaleur, et l’intérieur, bien que richement décoré, restait sombre.

Des domestiques se tenaient alignés comme des soldats, silencieux et obéissants, témoins muets de l’autorité implacable de Gaspard. Dans la grande salle, un banquet était dressé. Les chandeliers au plafond projetaient une lumière vacillante sur les tapisseries qui narraient les exploits militaires des ancêtres de Saint-Bris. Isabelle prit place à la table d’honneur, aux côtés de Gaspard, qui parlait peu mais observait tout avec une attention froide.

Chaque bouchée qu’elle avalait semblait rester coincée dans sa gorge, chaque toast porté à leur union résonnait comme un mensonge. À une autre table, Marie lui adressait des regards rassurants, mais Isabelle n’y trouvait qu’un maigre réconfort. Elle sentait sur elle les regards des invités, certains lourds de convoitise, d’autres voilés d’intrigue.

Un noble près de Gaspard semblait particulièrement attentif à chaque mot qu’il prononçait, hochant la tête avec déférence, mais ses yeux brillaient d’une ambition mal dissimulée. Isabelle comprit que cette réception n’était qu’une façade, un échange d’alliances et de calculs où elle n’était qu’une pièce de plus.

Après le repas, alors que les invités se dispersaient dans les couloirs du château, Isabelle trouva un bref répit dans ses nouveaux appartements. Marie l’y rejoignit peu après, les bras chargés de couvertures épaisses pour contrer le froid mordant des pierres.

« Que pensez-vous de votre nouvelle demeure, ma dame ? » demanda-t-elle avec précaution, tout en posant les couvertures sur le lit.

Isabelle jeta un regard autour d’elle. La chambre, bien que spacieuse, était austère. Les murs nus, à peine décorés d’une tapisserie représentant une scène de chasse au cerf, semblaient résonner d’un silence pesant. Une grande cheminée dominait la pièce, mais le feu qui y brûlait semblait incapable de dissiper le froid qui s’infiltrait jusque dans ses os.

« Elle est… conforme à mes attentes », répondit-elle finalement, d’un ton neutre, presque distant.

Marie haussa un sourcil, mais n’insista pas. Elle s’approcha du lit et lissa les draps avec soin. « Si jamais vous avez besoin de quoi que ce soit, venez à moi. Je serai toujours là. »

Isabelle hocha la tête, touchée par la sincérité de sa dame de compagnie. Mais alors qu’elle allait répondre, des bruits de pas lourds résonnèrent dans le couloir. La porte s’ouvrit brutalement, et Gaspard entra, son regard froid se posant immédiatement sur Isabelle.

« Ma chère épouse, j’espère que vos nouveaux appartements sont à votre goût », dit-il, d’un ton qui ne laissait guère place à la contestation.

Isabelle se força à sourire. « Ils sont parfaits, mon seigneur. »

Gaspard balaya la pièce du regard, ses yeux s’attardant un instant sur Marie, qui inclina la tête avant de se retirer discrètement. Lorsqu’ils furent seuls, il s’approcha d’Isabelle, son pas résonnant sur le sol de pierre.

« Une duchesse se doit de connaître sa place », murmura-t-il, presque avec douceur, mais le tranchant de ses mots faisait frissonner Isabelle.

Elle baissa les yeux, sentant son souffle s’accélérer, tandis qu’une révolte sourde grondait au fond d’elle. Mais elle resta immobile, figée sous son regard satisfait. Gaspard quitta la pièce sans un mot de plus, comme si sa déclaration suffisait à sceller son autorité.

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Cette nuit-là, Isabelle s’allongea dans son lit, le poids de son anneau de mariage semblant s’alourdir à chaque instant. Ses pensées tournaient, cherchant un sens, un réconfort, mais rien ne venait.

Elle tourna la tête vers la fenêtre, où la lune froide éclairait les murs austères. Son regard se perdit dans l’obscurité, et pour la première fois depuis des années, Isabelle osa formuler une prière silencieuse.

Elle se souvint d’un moment lointain, lorsqu’enfant, elle courait pieds nus dans un champ baigné de soleil, libre de toute obligation, libre de tout regard. Ce souvenir, fragile mais précieux, réveilla en elle un désir qu’elle n’avait jamais osé nommer.

Non pas pour la sécurité ou la prospérité, comme elle avait été éduquée à le faire, mais pour quelque chose qu’elle n’avait jamais cru possible.

La liberté.