Chapitre 2 — Murmures à la cour
Isabelle d'Albret
La calèche ornée de dorures avançait lentement sur le chemin pavé menant au palais royal. Isabelle, assise dans un coin, contemplait le jeu des ombres sur le velours pourpre des rideaux. Chaque cahot de la route semblait réveiller en elle les souvenirs de son mariage récent : le poids de l’anneau à son doigt, la froideur de la cérémonie, et les regards intrusifs des invités. Sa gorge se serra à la pensée de son avenir désormais lié à celui de Gaspard, un homme qu’elle respectait mais redoutait.
À ses côtés, Gaspard, imposant dans son manteau noir bordé d’hermine, paraissait absorbé dans ses pensées. Son regard fixe et distant donnait l’impression qu’il calculait déjà ses prochains mouvements dans ce jeu impitoyable qu’était la cour. Isabelle détourna les yeux, songeant qu’elle-même était devenue une pièce sur cet échiquier.
La Cour Royale se dévoila enfin au détour d’une colline, ses flèches scintillant sous les derniers rayons du soleil couchant. Les jardins géométriques, soigneusement entretenus, s’étendaient comme un labyrinthe de symétrie, tandis que les fenêtres du palais renvoyaient des éclats dorés. Le spectacle était magnifique, mais Isabelle sentit son souffle se suspendre, envahie par une étrange appréhension.
« N’oubliez pas votre rôle, » murmura Gaspard sans la regarder, brisant le silence. « Une duchesse n’est pas là pour se faire entendre, mais pour orner la pièce. »
Isabelle hocha légèrement la tête, serrant les mâchoires. Elle tourna son regard à nouveau vers les jardins, cherchant un refuge mental dans l’ordre apaisant de leurs allées.
Lorsque la calèche s’arrêta devant les grandes portes ouvragées, les murmures des courtisans rassemblés dans la cour d’entrée s’élevèrent aussitôt. Isabelle descendit, le cœur battant, sous un déluge de regards scrutateurs. Chaque chuchotement semblait disséquer son apparence, ses gestes, jusqu’à sa respiration. Elle avança aux côtés de Gaspard, consciente du poids de l’attention qu’elle attirait, mais tentant de garder un masque d’impassibilité.
La grande salle de bal était un chef-d'œuvre de lumière et d’opulence. Les lustres en cristal projetaient des reflets étincelants sur les mosaïques au sol, et les fresques au plafond racontaient des histoires de grandeur et de pouvoir. Pourtant, au-delà de ce faste, Isabelle perçut une tension sous-jacente, comme si l’air lui-même était chargé de murmures et de secrets.
Gaspard la guida vers le centre de la pièce, où Louis XII, assis sur un trône légèrement surélevé, recevait ses invités. Le roi, bien que moins imposant physiquement que Gaspard, dégageait une autorité tranquille. Isabelle s’inclina profondément lorsqu’ils furent présentés.
« Votre Majesté, permettez-moi de vous présenter ma femme, la duchesse Isabelle de Saint-Bris, » déclara Gaspard avec une révérence parfaite.
Louis XII la scruta un instant, son regard mesurant chaque détail comme s’il cherchait à percer son âme. Isabelle sentit ses joues s’empourprer légèrement sous cette attention, mais elle garda son expression douce et réservée.
« Bienvenue à la cour, Madame, » dit-il enfin, d’un ton qui oscillait entre courtoisie et calcul. « J’espère que vous saurez trouver votre place parmi nous. »
Isabelle murmura une réponse polie, prenant soin de ne pas s’attarder plus que nécessaire. Le roi passa rapidement à l’invité suivant, et Gaspard, satisfait, l’entraîna vers un groupe de nobles.
Les premières heures de la soirée s’écoulèrent lentement, chaque moment empreint d’une tension invisible. Isabelle, fidèle à son rôle, écoutait les conversations sans intervenir, souriant occasionnellement pour masquer son ennui. Les hommes parlaient de stratégies militaires et d’alliances politiques, tandis que les femmes échangeaient des commentaires sur les dernières tendances en matière de mode.
Mais son esprit errait ailleurs, attiré par les coins les plus sombres de la salle, là où les murmures prenaient une tonalité plus conspiratrice. Elle surprit des fragments de discussions, des allusions à des intrigues et des alliances secrètes, mais ce furent les mentions du « Masque » qui captèrent son attention.
« Ce poète rebelle… quelle audace de s’en prendre ainsi à la noblesse, » chuchota un vieil homme à son voisin.
« Audace, oui, mais ses mots trouvent écho là où la colère gronde. Nous ferions mieux de le prendre au sérieux. »
Isabelle feignit d’ajuster un pli de sa robe pour mieux entendre. Ce nom, « Le Masque », éveillait en elle une curiosité qu’elle ne pouvait expliquer. Qui était cet homme capable d’ébranler les certitudes des plus puissants de la cour ?
Tandis que la soirée avançait, Isabelle sentit un regard insistant peser sur elle. Levant les yeux, elle croisa ceux d’un homme se tenant à l’écart, près d’un pilier sculpté. Ses cheveux noirs négligemment attachés et son regard gris perçant lui donnaient un air à la fois détaché et intensément captivant. Ses vêtements sombres, sobres mais élégants, contrastaient avec l’éclat des tenues environnantes.
Un frisson parcourut Isabelle, mais elle détourna rapidement le regard, bien consciente de l’attention de Gaspard, qui observait ses moindres gestes malgré son apparente distraction.
Un peu plus tard, cherchant un moment de répit, Isabelle quitta discrètement la grande salle et se dirigea vers les jardins royaux. L’air nocturne était frais, chargé du parfum des roses et du bruissement des feuilles sous la brise légère. Les fontaines chantaient doucement, créant une mélodie apaisante qui contrastait avec le tumulte à l’intérieur.
Elle s’arrêta près d’un bosquet de roses, ses doigts effleurant distraitement une fleur épanouie. C’est alors qu’elle sentit une présence derrière elle. Se retournant brusquement, elle se retrouva face à l’homme qu’elle avait aperçu plus tôt.
« Pardonnez mon intrusion, » dit-il d’une voix basse, presque musicale. « Mais il serait criminel de ne pas saluer la plus belle fleur de ces jardins. »
Isabelle sentit ses joues s’empourprer, mais elle tenta de masquer son trouble. « Vous prenez de grandes libertés, messire, » répondit-elle d’un ton mesuré.
L’homme inclina légèrement la tête, un sourire énigmatique aux lèvres. « La liberté est une chose précieuse, surtout ici. Parfois, elle se trouve dans les mots que l’on ose échanger. »
Un silence s’installa, ponctué par le murmure des fontaines. Isabelle, incapable de détourner les yeux, sentit une étrange connexion se former entre eux, teintée de curiosité et de danger.
« Et à qui ai-je l’honneur ? » osa-t-elle demander finalement.
« Raphaël de Villefort, » répondit-il après une brève hésitation. « Mais certains me connaissent sous un autre nom. »
Avant qu’elle ne puisse répondre, des pas résonnèrent à proximité. Raphaël recula dans l’ombre du bosquet, ses mots résonnant doucement.
« Prenez garde, duchesse. Les ombres ici peuvent en révéler bien plus que la lumière. »
Puis il disparut, laissant derrière lui le parfum des roses et une étrange impression sur Isabelle. Elle resta immobile un moment, le cœur battant, avant de se ressaisir et de retourner à la fête.
De retour dans la grande salle, elle trouva Gaspard en pleine discussion animée. Il l’aperçut et, d’un geste autoritaire, l’intima de le rejoindre. Isabelle obéit, mais son esprit était ailleurs, hanté par cette rencontre imprévue et les secrets qu’elle devinait derrière le regard de Raphaël.
Alors qu’elle s’asseyait près de son époux, un feu naissant, fait de curiosité et d’espoir, commença à brûler en elle. Pourtant, dans ce monde de masques et de murmures, elle savait que la liberté avait toujours un prix.