Chapitre 1 — Le retour sous les étoiles
Gabriel de Villeroi
La fraîcheur de la nuit caressait la peau de Gabriel alors qu’il avançait dans l’obscurité silencieuse des bois qui bordaient Paris. Les étoiles perçaient faiblement l’épais manteau de nuages, un rappel distant d’une époque où le monde semblait moins hostile. Son cheval, un destrier noir au souffle mesuré, avançait avec prudence sur le sentier étroit. Chaque pas faisait craquer les feuilles mortes, rompant le silence pesant. Paris se profilait à l’horizon, ses clochers et cheminées découpant l’obscurité dans une lumière blême. Mais ce n’était pas vers la ville qu’il se rendait immédiatement. Pas encore.
Gabriel inspira profondément, tentant d’apaiser l’agitation de son esprit. Cela faisait cinq longues années qu’il avait quitté Paris, cinq années passées à survivre dans l’ombre et le déshonneur. Le souvenir de son frère, Édouard, ne cessait de le hanter, tout comme la promesse qu’il s’était faite : revenir pour laver son nom et restaurer l’honneur des Villeroi. La lettre qu’il avait reçue quelques semaines plus tôt – une missive anonyme mentionnant de nouvelles informations sur la mort de son frère – avait été l’étincelle de ce retour précipité. Il n’avait plus le luxe d’attendre ou de fuir.
Le Manoir des Villeroi, blotti à la périphérie de la capitale, devait être sa première destination. Ce lieu, autrefois symbole de la grandeur de sa famille, n’était plus qu’un vestige. Mais pour Gabriel, il représentait encore un refuge, une archive silencieuse où il espérait trouver les clés du mystère qui avait changé à jamais sa vie.
Lorsqu’il atteignit enfin les grilles rouillées de la propriété, Gabriel tira doucement les rênes de son cheval et descendit. Ses bottes s’enfoncèrent légèrement dans la terre humide. Il laissa ses doigts glisser sur le métal froid des grilles, effleurant un symbole familial gravé, à demi effacé par le temps – une fleur de lys stylisée, entourée d’arabesques délicates. La vue de ce détail, si familier, raviva un flot d’émotions : fierté, douleur et une mélancolie profonde.
La grille céda dans un grincement métallique, et Gabriel s’avança sous l’arche des vieux arbres tordus. L’air était saturé d’une odeur de végétation en décomposition et de bois moisi. Les jardins, autrefois entretenus avec une précision presque militaire, étaient maintenant envahis par des ronces et des herbes hautes, transformant les allées en un labyrinthe sauvage. Un arbre mort, aux branches décharnées, se dressait non loin, ses contours fantomatiques se découpant sur le ciel nocturne. Gabriel y attacha son cheval, murmurant une caresse apaisante à l’animal avant de se tourner vers la silhouette imposante du manoir.
Le Manoir des Villeroi surgit devant lui, massif et délabré. Les murs de pierre grise, naguère immaculés, étaient marqués par le temps et recouverts de lierre. Une fenêtre haute, dont le verre était fendu, projetait un éclat terne sous la lumière hésitante de la lune. Gabriel s’arrêta un moment, laissant son regard errer sur cette demeure qui semblait presque vivante, respirant l’abandon et le souvenir.
En franchissant le seuil, il poussa la porte principale, qui s’ouvrit avec un grincement lugubre. Une bouffée d’air froid et vicié l’accueillit. L’odeur de poussière et de cire froide imprégnait l’atmosphère. Gabriel leva sa lanterne, éclairant le grand hall. Les murs étaient ornés de tapisseries fanées, représentant des scènes de batailles médiévales, mais leur éclat avait disparu, effacé par le passage des années.
Avançant lentement, il posa une main gantée sur la rampe de l’escalier monumental. Sous ses doigts, le bois sculpté semblait étrangement tiède, comme s’il retenait encore la mémoire du passé. Il visualisa, en un instant fugace, une image : son frère Édouard, descendant ces marches d’un pas assuré, un sourire complice aux lèvres. La vision s’effaça presque aussitôt, remplacée par un poids lourd.
Gabriel secoua doucement la tête et monta les marches. Il n’était pas venu pour se perdre dans ses souvenirs. Cependant, chaque pas semblait réveiller les fantômes du passé. Le parquet craquait sous ses bottes, amplifiant le silence oppressant.
Il atteignit le bureau d’Édouard, une pièce qu’il n’avait pas revisitée depuis ce jour fatidique, cinq ans plus tôt. La porte, légèrement entrouverte, grinça lorsqu’il la poussa. L’intérieur du bureau était figé dans le temps, intact mais empreint d’un désordre familier. Les étagères croulaient sous des livres, des cartes et des cahiers. Une plume reposait encore sur un encrier vide. Sur un coin du bureau, un presse-papier en cristal captait un éclat de lumière, projetant un arc-en-ciel pâle sur le mur.
Gabriel s’avança, ses pas amortis par un tapis épais. Ses doigts frôlèrent distraitement la surface du bureau, avant de s’arrêter sur un objet : une chevalière en argent ornée du blason familial, appartenant à Édouard. Ce simple contact fit remonter une vague d’émotion brutale – admiration, culpabilité et une douleur sourde.
Il détourna le regard, tentant de se ressaisir. Alors qu’il inspectait la pièce, une anomalie attira son attention : le tapis sous le bureau semblait légèrement décalé. Gabriel, toujours méthodique, nota ce détail immédiatement. Il s’agenouilla, soulevant l’un des coins du tapis. Une trappe en bois, subtilement dissimulée, apparut.
Son cœur battait plus vite tandis qu’il soulevait la trappe avec précaution. Une boîte en bois reposait à l’intérieur, scellée par un verrou simple. L’objet semblait presque hors du temps, un souvenir oublié. Gabriel l’examina et, d’un coup sec de son couteau, brisa le verrou.
À l’intérieur, il trouva des lettres, soigneusement pliées, et des documents. Les feuilles jaunies dégageaient une odeur légère de papier vieilli. Gabriel en déplia une, son regard parcourant les mots. L’écriture élégante d’Édouard lui sauta aux yeux.
Les premières lignes étaient anodines, mais rapidement, des noms surgirent. Des figures influentes, des allusions à des complots politiques. Et puis, un nom en particulier : Antoine de Laval. Gabriel serra involontairement le bord de la feuille, sa respiration s’accélérant. Antoine. Ce nom, murmuré comme une menace. Il se souvenait d’Antoine – sa voix suave, ses manières impeccables. Mais sous cette façade se cachait apparemment quelque chose de bien plus sombre.
Gabriel replia lentement la lettre, ses mains tremblant légèrement. Ces documents pourraient être cruciaux, mais ils n’étaient que le début. Il lui faudrait des réponses supplémentaires, des alliés et une stratégie.
Alors qu’il refermait la trappe et ajustait le tapis, un bruit soudain brisa le silence : un craquement net, provenant du couloir. Gabriel se figea, tous ses sens en alerte. Il posa une main sur la garde de son épée, ses yeux scrutant l’obscurité à travers l’entrebâillement de la porte.
« Qui est là ? » murmura-t-il, d’un ton ferme mais bas.
Le silence lui répondit, lourd et oppressant. Pourtant, il sentit une présence, une tension presque palpable.
Gabriel s’avança prudemment dans le couloir, écoutant chaque bruissement et scrutant chaque ombre. Rien. Mais il savait qu’il n’était pas seul.
Reprenant son calme, il redescendit les escaliers, une détermination froide dans le regard. Lorsqu’il atteignit la porte principale, il jeta un dernier coup d’œil au grand hall, sa voix résonnant doucement dans l’immensité vide :
« Je reviendrai, Édouard. »
Il monta sur son cheval et s’éloigna dans la nuit. Paris l’attendait, avec ses lumières trompeuses et ses ombres profondes. Et dans ces ombres, se cachaient les réponses qu’il cherchait.