Chapitre 2 — Les murmures du passé
Gabriel de Villeroi
La pluie fine avait commencé à tomber au moment où Gabriel atteignit les rives de la Seine, le clapotis des gouttes sur l’eau ajoutant un rythme presque apaisant à ses pensées agitées. Il avait quitté le Manoir des Villeroi au cœur de la nuit, un poids nouveau sur ses épaules et une détermination renforcée dans son cœur. Les documents découverts dans le bureau d’Édouard reposaient, soigneusement protégés dans une poche intérieure de son manteau, mais leur contenu semblait brûler contre sa poitrine, un rappel constant de la mission qui l’attendait.
Le jour commençait à poindre, diffusant une lumière grise et froide sur la capitale endormie. Gabriel, toujours sur son cheval, traversa les ruelles pavées et glissantes, évitant les avenues principales pour rester discret. Les premières silhouettes des marchands installant leurs étals apparaissaient ici et là, et les rares passants, emmitouflés contre l’humidité, ne prêtaient aucune attention à l’homme sombre et solitaire qui avançait parmi eux.
Il atteignit finalement une auberge discrète nichée dans un recoin de la ville, un lieu qu’il connaissait pour sa clientèle peu curieuse. Descendant de cheval dans la cour intérieure, il salua d’un signe de tête le palefrenier, un vieil homme au visage buriné par le vent, qui haussa un sourcil en observant l’animal fatigué.
— Prenez-en soin, murmura Gabriel en glissant une pièce dans sa main, une rare chaleur adoucissant sa voix.
Le vieil homme le fixa un instant avant d’acquiescer sans un mot, menant le cheval vers l’écurie.
Gabriel, relevant son col sombre, entra dans l’auberge. Une chaleur moite et légèrement enfumée l’enveloppa instantanément, tranchant avec la fraîcheur de l’extérieur. Une odeur de bois humide et de soupe froide flottait dans l’air. À cette heure matinale, l’établissement était presque vide, à l’exception de deux hommes avec des visages fatigués, chuchotant à voix basse dans un coin sombre.
Montant rapidement un escalier étroit, Gabriel atteignit une petite chambre qu’il avait fait réserver sous un faux nom. La pièce était modeste : un lit étroit, une chaise boiteuse et un miroir terni suffisaient à son confort. Après avoir verrouillé la porte derrière lui, il posa sa lanterne sur la table de bois brut et fit glisser son manteau de ses épaules. Les lettres et documents qu’il avait découverts furent aussitôt étalés devant lui. La lueur tremblotante de la lanterne accentuait les lignes écrites d’une main nerveuse.
Les lettres d’Édouard étaient empreintes d’une tension palpable, chaque mot soigneusement choisi, comme si leur auteur redoutait qu’elles tombent entre de mauvaises mains. Gabriel survola les phrases, s’arrêtant sur des noms et des lieux. Certains lui étaient familiers : des figures de la noblesse, des politiciens, des hommes qui, jadis, peuplaient les banquets qu’il fréquentait en compagnie d’Édouard. Mais d’autres noms demeuraient inconnus, des silhouettes mystérieuses dans un puzzle encore incomplet.
Puis il tomba sur un nom qu’il ne pouvait ignorer : Antoine de Laval. Ce nom revenait à plusieurs reprises, accompagné de notes énigmatiques. « Confiance limitée », lisait-il dans la marge d’une lettre. « Discret mais influent. À surveiller. » Plus inquiétante encore était l’évocation de lieux précis : « Théâtre des Ombres », « Crypte de Saint-Laurent ». Ces noms, bien que vagues, éveillaient une alarme sourde en lui. Gabriel n’était pas certain de ce qu’ils signifiaient, mais il savait qu’ils seraient cruciaux. Le Théâtre des Ombres, notamment, lui était vaguement familier pour sa réputation d’attirer ceux qui cherchaient à agir dans l’ombre.
Alors qu’il tournait les pages, Gabriel trouva une phrase qui fit courir un frisson glacé le long de son échine : « Si l’accord échoue, tout peut être détruit. » Il relut ces mots plusieurs fois, s’interrogeant sur leur signification. Pourquoi Édouard aurait-il été impliqué dans un accord d’une telle envergure ? Et que pouvait-il désigner par « tout » ? Gabriel serra les poings, une colère froide montant en lui. La mort d’Édouard, autrefois perçue comme une tragédie isolée, semblait désormais bien plus complexe.
Il se passa une main fatiguée sur le visage, ses doigts effleurant la cicatrice sur son menton. Dans le miroir terni au-dessus de la table, il croisa son propre regard, dur et fatigué. Ses cernes prononcés et ses traits tendus trahissaient l’épuisement qu’il s’efforçait d’ignorer.
— Édouard, qu’as-tu fait ? murmura-t-il, sa voix brisant le silence de la pièce.
Un plan commença à se former dans son esprit. Il ne pouvait résoudre cette énigme seul. Le Chevalier de Saint-Aubin, fidèle allié dans ses jeunes années, pourrait être d’une aide cruciale. Mais avant de le contacter, Gabriel devait s’assurer de la véracité des lettres et des pistes qu’elles offraient. L’évocation du Théâtre des Ombres ne quittait pas ses pensées. C’était là qu’il commencerait.
Il se força à organiser les lettres méthodiquement, notant les noms, dates et lieux dans un carnet de cuir usé qu’il gardait toujours sur lui. Alors qu’il griffonnait, il s’efforça de se rappeler ce qu’il savait déjà de ces endroits. La Crypte de Saint-Laurent, un tombeau oublié sous une église ancienne, était un lieu chargé de mystère et de légendes. Quant au Théâtre des Ombres, c’était un lieu de rumeurs, de conspirations et parfois de trahisons, fréquenté par ceux qui cherchaient à éviter la lumière des salons aristocratiques.
Alors qu’il terminait, un bruit léger retentit près de la porte. Gabriel se figea, ses instincts en alerte. Le bruit se répéta, un grattement subtil contre le bois. Sa main glissa vers la garde de son épée. D’un geste sec, il ouvrit la porte, prêt à toute éventualité.
Le couloir était vide. Mais au sol, un morceau de papier plié attendait. Gabriel se pencha pour le ramasser, son esprit déjà en éveil. En dépliant la note, il reconnut immédiatement une écriture différente de celle d’Édouard. Les mots, simples mais menaçants, résonnèrent dans son esprit comme un avertissement :
« Paris est un terrain dangereux pour les ombres anciennes. Quittez la ville avant qu’il ne soit trop tard. »
Gabriel referma lentement la porte, ses pensées tourbillonnant. Quelqu’un savait qu’il était là. Et ce quelqu’un voulait l’empêcher de poursuivre son enquête. Loin de l’effrayer, l’avertissement ne fit qu’attiser sa détermination. Cette menace voilée confirmait qu’il touchait à quelque chose d’essentiel.
La nuit tombait à nouveau sur Paris. Enroulant son manteau autour de lui, Gabriel glissa son tricorne sur sa tête avant de quitter la chambre. Descendant les marches en silence, il se mêla à l’animation croissante des rues. Son objectif était clair : le Théâtre des Ombres. Là-bas, il espérait poser les premiers jalons de sa quête pour la vérité.
Dans l’ombre de l’auberge, une silhouette encapuchonnée suivit son départ des yeux, immobile et menaçante, tandis que Gabriel s’éloignait dans une ville où chaque pas le rapprochait du danger… et des réponses qu’il cherchait désespérément.