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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1La marque d'Orphée


Marianne Lacroix

Le claquement sec des bottes de Marianne résonnait dans l'escalier en colimaçon de l'immeuble vétuste. L'air sentait le plâtre humide et l'huile de cuisine rance, un mélange typique des vieux bâtiments du Marais. Elle avait reçu l’appel une heure plus tôt : un avocat influent, retrouvé mort dans son appartement. Et pas n’importe lequel : Michel Roussel, un nom qui remontait en flèche dans les souvenirs brûlants de son ancienne enquête sur Orphée.

En atteignant le palier, elle inspira profondément, refoulant l’ombre de fatigue qui pesait sur elle. Les nuits blanches s’étaient empilées ces derniers temps, et son dernier café lui semblait déjà loin. Le ruban jaune de police barrait la porte entrouverte, encadrée par deux agents en uniforme, visiblement mal à l’aise.

« Lacroix, criminelle, » déclara-t-elle en exhibant son badge.

Les agents s’écartèrent sans un mot, et elle entra.

La scène la frappa immédiatement. Le salon baignait dans une lumière artificielle diffuse, les volets étant restés clos. Les murs, autrefois blancs, paraissaient jaunis sous les appliques modernes. Une table basse en verre était renversée, un morceau de son coin brisé gisant sur le tapis. Des taches de vin rouge s’étalaient sur le sol beige, éclaboussant même la cheminée. Une platine vinyle, intacte mais silencieuse, reposait sur un meuble en bois sombre. Son bras était encore relevé, suggérant une musique coupée brusquement.

Au centre de la pièce, Michel Roussel était affalé dans un fauteuil en cuir noir, la tête penchée sur le côté. Une plaie nette à la gorge, élégamment brutale.

Des techniciens masqués circulaient autour du cadavre. L’un d’eux, un homme trapu avec des lunettes épaisses équarries, leva les yeux lorsqu’il sentit sa présence.

« Lacroix, parfait. On vous attendait. »

« Qu’est-ce qu’on a, Lemoine ? » demanda-t-elle en s’avançant, ses yeux captant chaque détail.

Lemoine ajusta ses lunettes avec un soupir. « Homme, quarante-sept ans. Mort par hémorragie, probablement causée par une lame fine et tranchante. Pas de lutte apparente. C’était propre, méthodique. »

Marianne fronça les sourcils. Tout cela sentait le professionnalisme. Trop net pour un simple règlement de comptes.

« Et ça ? » demanda-t-elle en désignant la main droite du défunt.

Les doigts rigides de Michel Roussel serraient un morceau de papier. Lemoine, habitué à ses méthodes, lui tendit une pince avant qu’elle ne le demande.

Avec précaution, elle récupéra la note. Un papier banal, plié en deux, mais ce qui était écrit dessus accéléra son rythme cardiaque.

« Marianne Lacroix. »

Son propre nom, griffonné à l’encre noire, avec une écriture anguleuse, presque agressive.

Elle sentit un frisson lui remonter la colonne vertébrale. Ses doigts se crispèrent légèrement sur la pince avant qu’elle ne rétablisse son masque de contrôle.

Lemoine remarqua son expression. « Vous le connaissiez ? »

« Pas personnellement, mais son nom revient souvent dans certains dossiers sensibles. Un lien avec Orphée. »

Un silence pesant s’installa. Même les techniciens semblaient tendre l’oreille. Marianne replia la note et la glissa dans une pochette en plastique.

« D'autres indices ? »

« Pas grand-chose. Pas de témoin, pas d’effraction. Tout est verrouillé. » Lemoine haussa les épaules, comme pour souligner l’étrangeté de la situation. « Les voisins disent avoir entendu de la musique classique vers 20 h, puis plus rien. Le corps est froid depuis plusieurs heures. »

Marianne scruta la pièce avec intensité. L’agencement était impeccable, presque trop parfait. Une bibliothèque en verre et métal trônait contre le mur de gauche, mais un espace vide, marqué par la poussière, indiquait qu’un objet avait été retiré récemment.

Un détail attira son attention : un symbole gravé discrètement sur un coin de la table basse renversée, presque invisible dans la lumière diffuse. Trois cercles entrelacés. Orphée.

Un frisson la traversa. Ce n’était pas un meurtre ordinaire. C’était un message.

Elle s’éclaircit la gorge. « Quelqu’un a vérifié son ordinateur ? Ses téléphones ? »

Lemoine soupira. « Rien ici. L’appartement est étonnamment vide de technologie. Juste quelques objets personnels, classiques. Très... minimaliste. »

« Minimaliste, ou soigneusement nettoyé, » répliqua-t-elle, son ton sec laissant entendre sa méfiance.

Elle se tourna vers l’un des agents encore dans l’encadrement de la porte. « Faites passer le mot : je veux les enregistrements des caméras de la rue, tous les témoins possibles, et un rapport complet sur ses derniers appels et mouvements financiers. »

L’agent hocha la tête en silence.

Marianne s’approcha du cadavre, ses yeux gris scrutant le visage figé de Roussel. Une expression étrange persistait dans ses traits. Pas de peur, mais... une sorte de résignation. Comme s’il avait su.

Elle murmura presque pour elle-même : « Pourquoi maintenant ? »

Lemoine fit un bruit d’interrogation, mais elle ne répondit pas.

Orphée. Ce nom tournait dans son esprit comme une mélodie sinistre. Le réseau qui avait autrefois détruit sa carrière, sa vie personnelle, et lui avait coûté bien plus qu’elle n’osait l’admettre.

Et maintenant, son nom se retrouvait au cœur de tout cela ?

Les doigts de Marianne picotèrent. Elle sortit de l’appartement, laissant derrière elle le chaos maîtrisé du travail technique. Dans le couloir, elle s’adossa un instant au mur, fermant les yeux. Son souffle était contrôlé, mais son esprit tournoyait.

Un bruit de pas interrompit son moment. Elle ouvrit les yeux pour voir un jeune agent, pâle et nerveux, se planter devant elle.

« Commandant Lacroix, on a essayé de joindre votre ancien partenaire, Duval. Aucun signe de lui depuis hier. »

Son cœur manqua un battement.

Éric Duval.

Une sueur froide glissa le long de sa colonne vertébrale.

« Continuez à chercher, » répondit-elle d’un ton qui ne permettait aucune hésitation.

L’agent hésita un instant, visiblement mal à l’aise. « Il... il a laissé un message vocal étrange hier soir. Peut-être qu’il serait utile de— »

« Transmettez-le-moi immédiatement. » Sa voix claqua, tranchante.

L’agent acquiesça, s’éloignant précipitamment.

Marianne inspira profondément et quitta l’immeuble. L’air de la nuit parisienne lui sembla plus lourd, moins vivifiant que d’habitude. La pluie avait commencé à tomber, fine et glaçante, dessinant des reflets tremblants sur les pavés.

Elle savait qu’elle avait déclenché quelque chose en rouvrant cette porte. Orphée ne laissait jamais rien au hasard. Ce meurtre, cette note, la disparition d’Éric... Tout cela n’était que le premier mouvement d’une partie d’échecs tordue.

Et elle était de nouveau dans l’arène.

Elle resserra son blouson de cuir contre elle et s’éloigna de l’immeuble, ses bottes frappant résolument le trottoir mouillé.

Quitter l’affaire ou se tenir à distance n’était pas une option. Pas cette fois.

Marianne Lacroix n’était pas une spectatrice.

Son instinct lui disait que cette histoire ne faisait que commencer, et que les règles allaient être brisées.