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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Sous la lumière blafarde


Lilian Duval

La lumière suspendue au plafond projetait une lueur blafarde sur les murs nus de la salle d’interrogatoire, accentuant l’austérité de l’endroit. Lilian Duval ajusta distraitement le col de son chemisier crème, laissant échapper un souffle discret pour calmer le tremblement imperceptible de ses mains. Une odeur âcre de désinfectant flottait dans l’air, se mêlant à une subtile humidité qui semblait s’infiltrer dans chaque recoin. Elle connaissait ce genre d’endroit par cœur. Depuis des années, elle y rencontrait des hommes et des femmes brisés, des âmes égarées ou des esprits manipulateurs. Mais aujourd’hui, tout était différent.

Elle hésita un instant devant la porte, sa main posée sur la poignée froide. Une appréhension sourde pesait sur ses épaules, inhabituelle pour elle. Inspirant profondément, elle poussa la porte, consciente que ce moment marquerait un tournant.

Assise face à elle, une silhouette imposante occupait une chaise métallique. Roman Walter. L’homme gardait une posture décontractée, mais ses yeux verts perçants scrutaient chaque détail de la pièce, chaque mouvement de Lilian. Ses bras croisés révélaient des cicatrices qui semblaient défier le néon blême, et sa mâchoire serrée trahissait une tension latente.

Lilian se força à maintenir son calme. Elle avait vu son dossier avant de le rencontrer : un ancien militaire, accusé d’agression dans une altercation violente dans un bar du 18e arrondissement. Mais dès qu’elle était entrée dans la pièce, dès que ses yeux avaient croisé les siens, tout s’était figé.

Elle se souvenait.

Ce n’était pas exactement un souvenir précis, mais une impression, une certitude gravée dans ses nerfs. Son visage, bien que marqué par le temps et les épreuves, était celui de l’adolescent qui l’avait sauvée il y a des années. Celui qui l’avait portée hors des ténèbres de son enlèvement.

Roman semblait également l’avoir reconnue. Pendant une fraction de seconde, quelque chose avait traversé son regard, une étincelle presque imperceptible, comme une fissure dans une carapace. Puis, comme un rideau tiré, son expression s’était refermée, froide et inébranlable.

« Monsieur Walter, » commença-t-elle, sa voix douce mais mesurée. Elle s’efforça de garder son ton professionnel, comme si tout était normal. « Vous avez été arrêté pour agression, mais ce n’est pas la raison pour laquelle on m’a demandé de vous voir. Les officiers ont signalé... disons, une attitude préoccupante. Je suis ici pour évaluer votre état psychologique. »

Roman ne répondit pas. Il la regardait fixement, son silence lourd de sous-entendus.

« Vous comprenez pourquoi vous êtes ici ? » poursuivit-elle, sa voix prenant une teinte légèrement plus ferme.

Il haussa légèrement un sourcil, comme s’il se moquait de la question. Puis, lentement, il parla. Sa voix était grave, rocailleuse, et chaque mot semblait pesé avec soin.

« Vous avez du temps à perdre, apparemment. »

Lilian ressentit une étrange montée d’émotions — une combinaison de soulagement, d’anxiété et de colère. Son hésitation dura à peine une seconde, mais elle était déjà suffisante pour que Roman l’ait remarquée.

« Vous ne semblez pas croire que ce soit nécessaire, mais je suis là pour comprendre ce qui s’est passé, » répondit-elle en s’appuyant légèrement en avant, ses mains croisées devant elle. « Pourquoi ne pas commencer par me raconter votre version des faits ? »

Roman ne répondit pas immédiatement. Il détourna le regard, ses yeux se posant sur le miroir sans tain à leur droite. Le silence s’étira, interrompu seulement par le grincement lointain d’une chaise dans le couloir.

Enfin, il reprit, sans regarder Lilian. « Un type ivre agressait une serveuse. Je suis intervenu. Il a eu ce qu’il méritait. Fin de l’histoire. »

« Les témoins disent que votre réaction était disproportionnée, » intervint Lilian, sa voix calme mais ferme. « Vous l’avez frappé jusqu’à ce qu’il perde connaissance. »

Roman hocha lentement la tête, un sourire sans joie effleurant ses lèvres. « Et personne n’a rapporté ce qu’il lui faisait ? »

Elle sentit un poids se former dans sa poitrine. Il était clair que Roman n’était pas un homme facile à sonder. Chaque mot qu’il prononçait semblait destiné à poser une barrière supplémentaire entre eux.

« Je ne suis pas ici pour juger vos actions. Ce n’est pas mon rôle, » dit-elle doucement, espérant que son ton apaiserait la tension qui flottait dans la salle. « Mais votre passé — votre carrière militaire, vos expériences — peut expliquer pourquoi vous avez réagi de cette manière. »

Roman tourna enfin la tête pour la regarder de nouveau, et Lilian sentit son cœur se serrer. Malgré l’apparente froideur de son expression, ses yeux portaient un fardeau qu’elle reconnaissait trop bien.

« Vous parlez comme si vous saviez ce que ça fait, » murmura-t-il, son ton légèrement provocateur, mais pas sans une pointe de curiosité.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle le fixa, cherchant ses mots, consciente que ce qu’elle dirait ensuite pourrait briser l’équilibre précaire de leur échange.

« J’ai vu ce que les traumatismes peuvent faire, » confessa-t-elle finalement. « Je sais que certaines blessures ne guérissent jamais complètement. Mais cela ne signifie pas qu’on doit leur permettre de nous définir. »

Un silence tendu s’installa à nouveau. Roman la regarda comme s’il cherchait quelque chose, une faille dans son masque ou peut-être une vérité qu’il n’était pas certain de vouloir entendre.

Il détourna légèrement le regard, un muscle de sa mâchoire se contractant brièvement, comme un tic nerveux qu’il cherchait à réprimer.

« Vous êtes trop idéaliste pour ce monde, » déclara-t-il finalement, ses mots chargés d’une amertume presque imperceptible.

Cette phrase, simple mais incisive, résonna en elle plus qu’elle ne l’aurait voulu.

Le grincement de la porte brisa l’intensité de leur échange. Mathieu Lemoine, l’inspecteur en charge de l’affaire, entra dans la pièce. Sa présence, bien que moins imposante que celle de Roman, était marquée par une énergie nerveuse.

« Ça va, Duval ? » demanda-t-il en jetant un regard soupçonneux vers Roman.

Elle hocha la tête. « Bien. Nous n’avons pas terminé. »

Mathieu se tourna vers Roman, son ton devenant plus brusque. « Vous avez de la chance qu’elle soit là. Vous savez ce que cet homme a dit à propos de vous, Walter ? Il veut que vous payiez pour ce que vous avez fait. »

Roman ne réagit pas. Il se contenta de fixer Mathieu avec une indifférence glaciale, avant de reporter son attention sur Lilian.

« Si c’est tout, » dit-il, en se levant lentement de sa chaise, « je vais retourner dans ma cellule. »

Lilian se leva à son tour, son cœur battant plus vite qu’elle ne l’aurait souhaité. « Attendez. »

Roman s’arrêta, son dos tourné vers elle.

« Nous n’avons pas fini, » dit-elle, la voix légèrement tremblante mais déterminée.

Il tourna légèrement la tête, juste assez pour qu’elle puisse voir l’ombre d’un sourire jouer sur ses lèvres. « Non. Ce n’est que le début. »

Sans un mot de plus, il quitta la salle, suivi de Mathieu. Lilian resta seule dans la pièce, les mains posées sur la table froide. Elle avait vu des centaines de visages dans sa carrière, mais celui-ci — et tout ce qu’il impliquait — était différent.

Elle savait qu’elle devait rester professionnelle, garder une distance. Mais les souvenirs flous de son enlèvement, la sensation d’une main ferme qui l’avait tirée des ténèbres, revenaient à la surface. Elle savait que Roman Walter n’était pas un inconnu.

Et elle savait aussi que cette rencontre ne serait pas la dernière.