Chapitre 1 — Les Rives d'un Nouveau Monde
Gabriel Lambert
Les premières lueurs de l’aube teintaient le ciel d’une pâle lumière orangée lorsque le navire français pénétra lentement dans la baie de Williamsburg. Gabriel Lambert se tenait sur le pont, les mains fermement agrippées au rebord usé par le sel marin. Autour de lui, les voiles s’agitaient mollement sous une brise tiède, et l’on entendait les cris des marins qui s’affairaient à manœuvrer le vaisseau massif. Williamsburg se dessinait au loin, ses quais encombrés de silhouettes s’activant déjà dans une effervescence matinale. L’air portait un mélange de sel, de bois humide et, légèrement, de fumée de charbon.
Sous son uniforme défraîchi, Gabriel leva le menton, le regard rivé sur cette terre inconnue. Ce n’était pas la première fois qu’il débarquait en territoire étranger, mais la sensation était différente cette fois-ci. Ici, tout semblait nouveau, brut, comme une page à écrire. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de se demander si cette terre prometteuse, si pleine de potentiel, ne cachait pas elle aussi ses ombres. Le souvenir de sa France natale, avec ses vallées verdoyantes mais imprégnées de conflits, lui traversa l’esprit, éveillant une mélancolie qu’il écarta d’un mouvement léger de la tête.
— Lambert, c’est ton premier aperçu de l’Amérique, non ? lança une voix derrière lui.
Gabriel se retourna pour voir le lieutenant Armand, un homme jovial d’une trentaine d’années, avec une barbe soigneusement taillée et un sourire presque contagieux. Ce dernier ajustait ses gants d’un geste nonchalant, comme s’il s’apprêtait à une promenade plutôt qu’à une guerre.
— Oui, répondit Gabriel en haussant les épaules. Une terre prometteuse, selon ce qu’on dit.
Armand éclata de rire.
— Voilà une manière polie de le dire. Espérons simplement que les promesses ne s’évaporent pas aussi vite que nos rations.
Gabriel esquissa un sourire bref, mais son regard s’assombrit en observant la côte se rapprocher.
— Ici, tout semble plus grand, plus sauvage, ajouta-t-il, presque pour lui-même. Mais je me demande combien de sang aura déjà souillé ce sol avant notre arrivée.
Armand lui jeta un regard curieux, mais n’ajouta rien.
Une heure plus tard, Gabriel posa enfin le pied sur les quais de Williamsburg. Le sol ferme lui sembla étrangement précaire après des semaines en mer. L’effervescence des lieux était aussi palpable que l’humidité de l’air. Des soldats français passaient en file, portant des caisses de munitions ou des rouleaux de cartes, tandis que des civils américains, reconnaissables à leurs vêtements moins formels, se mêlaient à la marée humaine. Les ordres aboyaient dans un mélange de français et d’anglais, et les chevaux renâclaient sous le poids des charrettes chargées de provisions.
Gabriel ne pouvait s’empêcher de scruter les visages autour de lui, à la recherche d’une menace invisible. On avait murmuré, à bord du navire, que les espions britanniques avaient des yeux et des oreilles partout. Même ici, au cœur d’un territoire allié, il était clair que la vigilance devait rester de mise. Une conversation chuchotée entre deux officiers français attira brièvement son attention. Il lui sembla entendre les mots « codes interceptés », mais le brouhaha des quais noya rapidement la suite.
— Lambert, par ici !
Un commandant français, vêtu d’un uniforme impeccable et arborant une expression sévère, fit signe à Gabriel de le suivre. Le jeune officier s’exécuta sans un mot, ajustant son écharpe rouge autour de son cou. Le tissu usé portait encore l’odeur familière de la lavande, un souvenir lointain de sa sœur aînée. Ce geste, presque machinal, lui apportait une vague de réconfort mélancolique. Elle aurait sans doute jugé sa quête de gloire insensée, mais Gabriel savait qu’il portait en lui une part de son héritage, une promesse silencieuse qu’il ne pouvait trahir.
Le camp français s’étendait à quelques kilomètres de la baie, organisé avec une discipline rigoureuse. Des rangées de tentes blanches formaient un quadrillage parfait, et les soldats s’entraînaient dans des clairières dégagées, le bruit du métal contre le bois résonnant comme une musique de guerre. Gabriel remarqua immédiatement les regards durs de certains officiers plus anciens, leur méfiance palpable à l’égard des jeunes recrues telles que lui.
Le commandant le conduisit dans une tente centrale, où l’air était saturé de l’odeur du cuir des cartes et de la cire des chandelles. Autour d’une grande table de bois, plusieurs officiers étaient rassemblés, parmi lesquels se démarquait une silhouette imposante : le Capitaine Duvall.
Duvall était un homme d’une quarantaine d’années, au visage marqué par les épreuves et à la voix profonde, presque hypnotique. Ses yeux sombres semblaient percer à travers quiconque osait soutenir son regard. Gabriel se redressa instinctivement, ses pensées soigneusement rangées derrière un masque de professionnalisme.
— Lambert, finit par dire Duvall d’un ton calme mais autoritaire, j’ai entendu dire que vous êtes un stratège prometteur. Nous avons besoin d’hommes comme vous ici.
Gabriel inclina légèrement la tête.
— Je suis prêt à remplir mon devoir, capitaine, répondit-il avec une gravité mesurée.
Duvall esquissa un sourire froid, presque imperceptible.
— Excellent. Vous serez affecté à une mission de reconnaissance dès demain. Nous suspectons que les Britanniques préparent quelque chose à l’ouest. Vous devrez traverser les lignes ennemies et confirmer nos soupçons.
Un frisson parcourut Gabriel, mais il s’efforça de dissimuler son appréhension.
— Oui, capitaine.
Duvall tendit alors un rouleau de papier scellé à Gabriel.
— Ces documents doivent rester entre vos mains. Ne les ouvrez que si nécessaire. Une fois sur place, vous recevrez des instructions supplémentaires.
Gabriel prit le rouleau, sentant le poids de la responsabilité dans ce simple geste. Alors qu’il rangeait le document dans une poche intérieure de sa veste, il ne put s’empêcher de remarquer une vague de tension parmi les officiers présents. Des regards échangés, des silences lourds… quelque chose ne tournait pas rond.
Plus tard, alors que la nuit tombait sur le camp, Gabriel s’assit près d’un feu de camp, observant les flammes danser dans l’obscurité. Les murmures des soldats autour de lui évoquaient des rumeurs d’espions infiltrés, et Gabriel se sentait tiraillé entre son devoir et une méfiance grandissante. Le Capitaine Duvall lui avait confié une mission cruciale, mais les origines des documents qu’il transportait restaient floues.
Alors qu’il serrait l’écharpe rouge autour de son cou, Gabriel fixait intensément les braises. Le souvenir de sa sœur, si vive et intransigeante, revenait comme un souffle. Elle aurait certainement challengé ses choix, mais elle aurait compris pourquoi il se battait. L’idéal de gloire qui l’avait amené ici commençait déjà à s’effriter face à la réalité brutale de la guerre. Il savait que cette mission serait un test, non seulement de ses compétences, mais aussi de sa loyauté et de sa force intérieure.
Loin de sa France natale, sous les étoiles étrangères de ce Nouveau Monde, Gabriel se demanda s’il trouverait jamais ce qu’il cherchait vraiment.