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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 2Exil et Nouveau Départ


Justine de Valrois

Les lourdes roues de la calèche grinçaient sur le sentier jonché de racines, brisant le silence oppressant de cette forêt étrangère. À travers les fenêtres crasseuses du véhicule, Justine de Valrois observait avec une attention fébrile les arbres massifs aux troncs sombres qui semblaient se resserrer autour d’eux comme les murs d’une prison. La lumière de l’après-midi peinait à percer le couvert feuillu, jetant des ombres mouvantes sur le sentier. Elle n’avait jamais vu une nature aussi sauvage, aussi indifférente à la présence humaine.

Au-delà de son observation, son esprit s’agitait. Le souvenir de leur départ précipité de France revenait malgré elle : la peur dans les rues, les murmures dans les salons, et le poids des regards accusateurs. Elle se souvenait des mots vagues de son père : « Nous n’avons pas d’autre choix. C’est une question de survie. » Était-ce vraiment leur seul choix ? Ou seulement celui qu’il avait décidé pour eux ?

À côté d’elle, sa mère, Élise, s’efforçait de conserver un semblant de dignité malgré la poussière qui maculait sa robe grise et les tremblements de ses mains gantées. Sa mère avait toujours semblé fragile, mais Justine savait qu’une force silencieuse l’habitait, une force qui maintenait leur famille à flot.

Son père, Antoine, était assis en face d’elles, le visage grave et fermé. La calèche tanguait sous les cahots, mais Antoine restait immobile, les mains croisées sur sa canne, l’air de ruminer des pensées qui engloutissaient toute la pièce. Justine détourna les yeux de lui, une tension familière s’installant dans sa poitrine.

Le scandale qui avait précipité leur exil restait une plaie ouverte, un sujet que personne dans la famille n’osait aborder. Elle connaissait les rumeurs, les accusations de trahison et de corruption qui avaient forcé les Valrois à quitter la France dans la disgrâce. Mais elle ne savait toujours pas ce que son père avait réellement fait, ou ce qu’il espérait accomplir en s’installant dans ce coin reculé des colonies américaines.

— Nous approchons, annonça Antoine, brisant le silence avec un ton autoritaire.

Justine revint à la fenêtre, son souffle se suspendant lorsqu’elle aperçut enfin leur destination : le Domaine de Valrois. Perché sur une colline boisée, le manoir solitaire semblait tout droit sorti d’un rêve brisé. Ses murs de briques rouges étaient striés de fissures, et les hautes fenêtres, bien que encore encadrées de moulures élégantes, reflétaient une lumière terne, comme si elles avaient perdu leur éclat d’antan. Les jardins, autrefois ordonnés, étaient envahis par une végétation anarchique, les allées de gravier à peine visibles sous les herbes hautes et les orties. Une odeur de terre humide et de feuilles en décomposition flottait dans l’air, ajoutant une ambiance austère à l’endroit.

Lorsque la calèche s’immobilisa dans un craquement sinistre, Justine sortit la première, ses bottines s’enfonçant légèrement dans le sol spongieux. Un vent léger fit bruisser les branches des grands chênes qui bordaient la propriété, et pendant un instant, elle eut l’impression que cet endroit retenait son souffle, observant les nouveaux arrivants.

— C’est… spacieux, dit Justine, une ironie mordante perçant dans sa voix. Elle esquissa un sourire amer, qui ne fit qu’exacerber la tension.

Son père la fusilla du regard.

— C’est un refuge, corrigea-t-il avec une autorité froide. Nous devrions nous en estimer heureux.

Justine serra les dents pour ne pas répliquer. Refuge ou non, cet endroit n’était rien comparé à la splendeur de leur ancienne demeure en France. Elle sentit une pointe de culpabilité en pensant à leur personnel, aux amis qu’ils avaient laissés derrière, mais cette culpabilité céda rapidement la place à une colère sourde. Tout cela était de la faute de son père, qu’il l’admette ou non.

Élise descendit avec précaution, une main légèrement tremblante posée sur l’épaule de Justine pour s’équilibrer.

— Cela peut redevenir magnifique, murmura sa mère avec une lueur d’espoir dans la voix. Avec du temps… et des efforts.

Justine hocha la tête, plus par politesse que par conviction. Elle n’était pas certaine que cette maison puisse jamais redevenir un foyer.

Quelques serviteurs — les rares qu’ils avaient pu emmener avec eux — commencèrent à décharger les caisses et les malles. Justine les observa en silence, ses yeux captant chaque détail : les visages fatigués, les gestes mécaniques. Ils étaient tous marqués par l’exil, et pourtant, elle savait que pour eux, la douleur était encore plus grande. Leur servitude n’avait pas changé, mais leur environnement, si.

En avançant vers le manoir, elle remarqua un détail qui la fit hésiter : une porte latérale verrouillée par une chaîne rouillée. Quelque chose, dans la manière dont elle était soigneusement fermée, semblait anormal. Elle détourna rapidement les yeux, se promettant de revenir plus tard pour examiner cela.

— Justine, viens ici, ordonna Antoine, qui se tenait maintenant sur le perron du manoir, sa silhouette imposante découpée contre la porte entrouverte.

Elle le rejoignit à contrecœur, et il posa une main sur son épaule, un geste inhabituellement tendre.

— Ce n’est pas ce à quoi tu es habituée, je le sais, dit-il doucement. Mais nous allons reconstruire. Ici, nous pouvons commencer une nouvelle vie, loin des complots et des intrigues qui ont détruit notre nom.

Justine leva les yeux vers lui, surprise par le ton sincère de sa voix. Pourtant, elle ne put s’empêcher de douter. Son père était un homme complexe, énigmatique, et elle avait appris à se méfier de ses paroles, aussi séduisantes soient-elles.

— Et si ces intrigues vous suivaient ici ? demanda-t-elle, osant exprimer la question qui la hantait.

Antoine ne répondit pas tout de suite. Son regard s’assombrit, mais sa poigne sur son épaule se fit plus ferme.

— Je ne permettrai pas que cela arrive.

Le ton était sans appel, mais il ne dissipa pas les craintes de Justine.

Quelques heures plus tard, les malles étaient déballées, et Justine se retrouva enfin seule dans ce qui devait être sa chambre. Les murs, autrefois ornés de papiers peints élégants, étaient ternes et tachés d’humidité. Un grand lit à baldaquin occupait le centre de la pièce, ses rideaux effilochés témoignant de l’abandon du lieu.

Justine s’installa près de la fenêtre, contemplant le paysage qui s’étendait au-delà des jardins. La forêt paraissait infinie, un labyrinthe d’ombres et de mystères. Elle pressentait déjà que ce lieu serait aussi une cage, mais elle se promit de ne pas laisser cette cage la briser.

Sa main effleura machinalement la broche en émeraude accrochée à son corsage, un héritage de sa mère. Elle se souvenait encore du jour où Élise lui avait offert cet objet, lui disant qu’il lui porterait chance. Ce symbole de leur passé heureux était désormais un ancrage dans cette terre étrangère.

La nuit tomba rapidement, enveloppant le domaine d’un silence lourd. Justine erra dans les couloirs déserts, sa curiosité prenant le dessus sur son appréhension. Elle sentait qu’il y avait des secrets dans cette maison, des histoires qui attendaient d’être découvertes.

En passant devant une porte entrebâillée, elle s’arrêta en entendant des voix. Son père et un homme qu’elle ne reconnut pas étaient plongés dans une conversation basse mais animée.

— Il est impératif que ces correspondances restent discrètes, disait Antoine avec une urgence inhabituelle dans la voix.

— Les Britanniques ne sont pas des imbéciles, répondit l’autre homme. Si vos activités attirent leur attention, cela pourrait mal finir.

Justine sentit son cœur s’accélérer. Elle recula prudemment, veillant à ne pas faire de bruit, et s’éclipsa dans l’obscurité du couloir.

De retour dans sa chambre, elle s’assit sur le bord de son lit, son esprit en ébullition. Quelles « correspondances » son père mentionnait-il ? Et pourquoi semblaient-elles si dangereuses ?

Elle serra la broche en émeraude entre ses doigts, une détermination froide s’emparant d’elle. Quoi qu’il se passe dans ce domaine, elle découvrirait la vérité. Ce nouveau départ ne serait pas seulement une fuite. Ce serait aussi une occasion pour elle de se libérer des ombres de son passé — et de celles de son père.