Chapitre 1 — Retour aux racines
Louise Bertrand
Le train ralentit à l’approche de la gare, émettant un léger grincement métallique. Louise, assise près de la fenêtre, observait les collines ondoyantes qui s’étendaient sous un ciel d’un bleu éclatant. La lumière provençale, dorée et presque irréelle, enveloppait le paysage d’une chaleur qui contrastait violemment avec la froideur qui s’était installée au creux de sa poitrine.
Le claquement des roues sur les rails s’arrêta brusquement, et la voix monocorde du contrôleur annonça leur arrivée à destination. Louise prit une profonde inspiration avant de saisir son sac en cuir usé, le même qu’elle utilisait depuis ses débuts dans le monde littéraire. Elle passa une main nerveuse dans ses cheveux noués sans soin, serrant brièvement la lanière de son sac comme pour se donner du courage. Elle descendit du train d’un pas mesuré, sentant déjà le poids invisible des regards des passants sur elle.
La petite gare, presque déserte, n’avait pas changé. Les mêmes murs jaunis par le temps, la même horloge au cadran fêlé qui semblait battre au rythme d’un passé qu’elle préférait oublier. Louise scruta les alentours, s’attendant presque à voir une silhouette familière. Mais la gare était vide, et seules les cigales, imperturbables, rompaient le silence.
« Toujours aussi tranquille, » murmura-t-elle pour elle-même, sa voix teintée d’une ironie amère.
Elle s’avança vers le taxi qui l’attendait près de l’entrée. Le chauffeur, un homme buriné d’une soixantaine d’années, la dévisagea un instant avant de hocher la tête.
« Bertrand, hein ? » dit-il d’un ton neutre en prenant sa valise.
Louise acquiesça sans répondre. L’échange, bien que bref, laissa une sensation désagréable, comme un rappel que son nom portait encore un poids ici, un écho de ce qu’elle avait laissé derrière elle.
Le trajet jusqu’à la maison familiale fut silencieux. Louise fixait les paysages qui défilaient : des champs de lavande aux teintes violettes adoucies par le soleil d’automne, des oliveraies où les feuilles scintillaient sous la brise légère, et de vieilles fermes disséminées ça et là, leurs murs fissurés témoignant du passage des décennies. Pourtant, derrière cette beauté apparente, elle percevait une tension sourde, un murmure incessant, comme si le passé cherchait à se frayer un chemin dans le présent.
« On revient pas souvent si longtemps après, » lança soudainement le chauffeur, rompant le silence.
Louise détourna son regard de la fenêtre pour le fixer. Il ne la regardait pas, concentré sur la route sinueuse.
« Vous êtes la fille de Marie Bertrand, non ? » poursuivit-il, sans attendre de réponse. « Pas facile de revenir après tout ça. »
Louise, prise de court, ne répondit pas. Elle détourna les yeux, ses doigts crispés sur le cuir de son sac.
Enfin, ils arrivèrent devant la maison. Louise sentit son souffle se bloquer dans sa gorge. Là, devant elle, se dressait la bâtisse de son enfance, austère et imposante, avec ses murs de pierre grise et ses volets fermés. Le soleil, pourtant vif, semblait incapable d’enlever l’ombre qui pesait sur cet endroit.
Elle descendit lentement du taxi, paya le chauffeur qui s’éloigna sans un mot, et s’avança vers le portail rouillé. Le grincement métallique résonna dans le silence environnant, comme un avertissement. Une bouffée d’air sec, mêlée d’une odeur de lavande fanée et de terre chauffée, la submergea.
La clé, qu’elle avait retrouvée dans les affaires de sa mère, glissa sans effort dans la serrure. La porte s’ouvrit dans un craquement sinistre, révélant l’intérieur sombre de la maison. Dès qu’elle franchit le seuil, Louise fut frappée par une odeur stagnante de poussière et de bois vieilli. Les souvenirs, refoulés pendant des années, affluèrent avec une brutalité inattendue.
La pièce principale était exactement comme dans son souvenir : un mélange de meubles en bois sombre, de tapis élimés et de bibelots qui semblaient figés dans le temps. L’horloge, suspendue au mur, était arrêtée, ses aiguilles pointant obstinément sur une heure indéfinie. Louise posa son sac sur une vieille table et passa le bout de ses doigts sur le dossier d’une chaise, ressentant la texture rugueuse du bois contre sa peau.
Un reflet attira son attention. Sur le manteau de la cheminée, une photo encadrée était posée légèrement de travers, comme si quelqu’un l’avait déplacée récemment. Elle s’en approcha et reconnut immédiatement la scène : elle-même, enfant, perchée sur les genoux de sa mère. À leurs côtés, un homme au visage flou, à moitié masqué par une ombre, souriait vaguement. Louise fronça les sourcils, un frisson lui parcourant l’échine.
Son regard se posa ensuite sur une porte au fond du couloir. Celle-là, elle la reconnaissait. Fermée à clé depuis aussi loin qu’elle pouvait se souvenir, cette pièce interdite avait alimenté ses cauchemars et sa curiosité enfantine. Elle détourna les yeux, effrayée par l’envie soudaine de l’ouvrir, comme si quelque chose derrière l’appelait.
Elle monta à l’étage, préférant affronter d’abord les chambres. La sienne était restée intacte, avec ses murs ornés de posters jaunis et ses étagères pleines de livres de son adolescence. Elle s’assit sur le lit, le matelas s’affaissant sous son poids, et inspira profondément, tentant de calmer sa nervosité. Mais au lieu de trouver un instant de paix, elle ne sentit qu’une angoisse croissante.
Après quelques minutes, Louise redescendit, incapable de rester immobile. Elle décida de marcher dans le village, espérant chasser cette atmosphère oppressante. Elle traversa la place centrale, où quelques habitants s’attardaient près de la fontaine ancienne. Les conversations se tarirent à son passage, et elle sentit les regards furtifs se poser sur elle.
« C’est Louise Bertrand, non ? » chuchota une femme à une autre, sans chercher à se montrer discrète.
Louise ne releva pas, se contentant de serrer les poings pour maîtriser son irritation. Elle connaissait cette attitude : un mélange de fascination et de méfiance. Elle était devenue étrangère dans son propre village, une figure de curiosité à laquelle on associait des histoires qu’elle-même avait oubliées.
Elle passa devant la librairie, hésitant un instant à entrer. Mais elle n’était pas prête à répondre aux questions, pas encore. À la place, elle continua son chemin, ses pas la menant instinctivement vers le vieux pont surplombant la rivière. Là, le bruit incessant de l’eau l’apaisa légèrement. Elle resta un moment, fixant les remous sous ses pieds.
Quand elle revint à la maison, la nuit commençait à tomber, enveloppant les collines d’une obscurité presque palpable. Louise alluma quelques lampes, mais la lumière jaune vacillante des ampoules ne faisait qu’accentuer l’atmosphère lugubre de la maison. Elle s’efforça de ranger quelques affaires dans la cuisine, mais chaque bruit – le craquement du plancher, le sifflement du vent à travers les volets – la faisait sursauter.
Alors qu’elle s’apprêtait à monter se coucher, un bruit sourd retentit dans le couloir. Elle se figea, son cœur battant à tout rompre. Après une longue minute d’immobilité, elle se dirigea lentement vers l’origine du bruit. Rien n’avait bougé, mais la porte verrouillée semblait légèrement entrouverte, comme si quelqu’un ou quelque chose l’avait poussée de l’intérieur.
Louise recula instinctivement, n’osant pas s’approcher davantage. Elle se força à respirer profondément et se dit que ce devait être un courant d’air. Pourtant, une sensation persistante de malaise l’accompagna jusque dans sa chambre.
Allongée sur son lit, elle fixa le plafond, incapable de trouver le sommeil. L’image de cette porte entrouverte ne quittait pas son esprit, et celle de la photo sur la cheminée s’imposa à elle, l’expression floue de l’homme se superposant à ses souvenirs d’enfance.
Le passé était là, tapi dans l’ombre de cette maison. Et il attendait.