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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 2Les fantômes du passé


Louise Bertrand

Le lendemain matin, une lumière pâle filtrant à travers les volets fermés réveilla Louise. Le silence pesant de la maison, à peine perturbé par le chant lointain des cigales, accentuait l’impression d’être coupée du monde. Elle s’étira sur le lit, le matelas grinçant sous son poids, et ferma les yeux. Une vague d’angoisse l’envahit alors qu’elle repensait à la porte entrouverte et à cette photo sur la cheminée. Ces souvenirs tournaient en boucle dans son esprit, comme un murmure insistant refusant de s’éteindre. Refusant de céder à ces pensées, elle inspira profondément, puis se força à se lever.

La maison semblait plus oppressante encore sous la lumière du jour. Dans la cuisine, le robinet gouttait lentement, remplissant le silence d’un rythme régulier et presque hypnotique. Louise se servit un café qu’elle avait préparé la veille, le liquide tiède glissant sans confort dans sa gorge. Le goût amer réveilla une certaine lucidité. Elle savait qu’il fallait s’occuper, qu’il fallait éloigner à tout prix ces pensées parasites.

Son regard croisa la trappe du grenier, juste au-dessus de l’escalier. Une impulsion soudaine la poussa à y monter. Peut-être que trier les affaires de sa mère pourrait lui donner un certain contrôle sur cet environnement qui semblait vouloir l’engloutir.

Elle retourna à l’étage, attrapa une vieille chaise, et tira la trappe d’un geste hésitant. L’échelle grinça en s’ouvrant, libérant une bouffée d’air poussiéreux. Louise grimpa lentement, chaque barreau craquant sous son poids, le son écho dans la maison vide.

Le grenier était exactement comme elle l’avait laissé : un espace étroit, encombré de cartons empilés et de meubles recouverts de draps jaunis. Les poutres apparentes se dessinaient dans l’obscurité, et une faible lumière provenant d’une lucarne poussiéreuse éclairait des particules en suspension, dansant paresseusement dans l’air. Louise s’agenouilla près d’un carton étiqueté « Photos et souvenirs ».

L’odeur de papier jauni et de bois vieilli envahit ses narines alors qu’elle ouvrait le carton. À l’intérieur, des albums de photos, des carnets et des lettres soigneusement pliées reposaient dans un désordre organisé. Elle tira un album. Les premières pages étaient remplies de clichés familiaux classiques : elle-même bébé, sa mère souriante, des paysages de Provence magnifiquement capturés. Pourtant, à mesure qu’elle tournait les pages, les photos prenaient un air plus étrange, comme si elles portaient en elles une tension invisible.

Une image en particulier attira son attention. Elle se reconnut, âgée de six ou sept ans, assise sur un banc en bois près de la maison. À côté d’elle, sa mère, souriante mais visiblement tendue, le regard fuyant. Un homme était également présent, partiellement hors cadre, mais cette fois, son visage était au moins en partie visible. Louise sentit son cœur se serrer. Ce n’était pas un inconnu. Elle avait vu cet homme avant, dans ses souvenirs flous et fragmentés. Était-ce Julien ?

Une sensation de déjà-vu s’empara d’elle, d’abord douce, puis violente, comme une vague tentant de la submerger. Elle posa la photo sur le sol, son souffle légèrement accéléré, et fouilla plus profondément dans le carton. Sous un amas de lettres, elle trouva un carnet noir relié en cuir. Le carnet semblait bien plus ancien que le reste, et elle sentit immédiatement qu’il était... important. En l’ouvrant, elle découvrit l’écriture élégante et inclinée de sa mère.

Louise tourna les pages au hasard, lisant des fragments de pensées, des listes de tâches quotidiennes, des récits d’événements locaux. Puis elle tomba sur une entrée qui fit écho à ses préoccupations :

« Julien est venu aujourd’hui. Il insiste. Il ne comprend pas pourquoi je ne peux pas le suivre. Il n’a jamais compris, et je crains qu’il ne comprenne jamais... »

Louise releva la tête, le cœur battant trop vite. La mention de ce nom, associé à la tension palpable de cette phrase, l’ébranla profondément. Julien. Ce nom, cette tension... Était-il la clé d’un puzzle bien plus vaste ? Elle referma le carnet avec précipitation, l’esprit en ébullition mais refusant de se laisser happer entièrement par une vérité encore hors de sa portée.

Un bruit sourd provenant de l’étage inférieur la tira brusquement de ses pensées. Elle se redressa d’un bond, le souffle court. « C’est sûrement le bois qui travaille, » murmura-t-elle pour se rassurer. Mais le bruit, suivi d’un grincement étrange, semblait trop distinct pour être purement fortuit. La sensation d’être observée l’enveloppa lentement, insidieusement.

Elle descendit du grenier précipitamment, serrant le carnet contre elle comme un talisman. Alors qu’elle atteignait le bas des escaliers, quelqu’un frappa à la porte d’entrée. Louise sursauta, ses nerfs déjà à vif. Elle se força à reprendre une contenance, posa le carnet sur une console à l’entrée, puis ouvrit la porte.

Antoine Lefèvre se tenait là, un sourire hésitant sur les lèvres. Il portait un costume légèrement froissé, une cravate desserrée, et ses lunettes glissées sur le bout de son nez reflétaient la lumière éclatante du dehors.

« Louise ! » s’exclama-t-il avec une chaleur feinte. « Tu es enfin revenue. »

Elle esquissa un sourire maladroit. « Antoine. Entre. »

Il accepta l’invitation, son regard explorant rapidement l’intérieur de la maison. Louise referma la porte derrière lui, consciente de l’étrange mélange de réconfort et de malaise qu’il apportait avec lui, comme une relique vivante de son passé.

« Désolé de passer à l’improviste, je me suis dit que tu devais être... occupée, » dit-il en balayant la pièce du regard. Ses yeux s’arrêtèrent brièvement sur la console, mais Louise ne remarqua qu’une fraction de seconde plus tard ce détail.

« Je l’étais, » répondit-elle d’une voix neutre, se dirigeant vers la cuisine pour préparer deux cafés. « Mais je suppose qu’il fallait bien qu’on se voit tôt ou tard. »

Ils s’assirent à la table de la cuisine, le silence pesant entre eux. Antoine, toujours bavard, fut le premier à briser la glace.

« C’est étrange de te revoir ici. Je veux dire, après tout ce temps... »

Louise hocha la tête, évitant son regard. « Oui, étrange. »

Antoine fronça légèrement les sourcils, comme s’il sondait ses pensées. « Comment tu te sens ? Avec tout ce qui s’est passé... ta mère, la maison, revenir ici... »

Louise haussa les épaules. « Je fais ce que je peux. Ce n’est pas simple. »

Antoine sembla hésiter, jouant avec les bords de sa tasse. « Si jamais tu as besoin d’aide pour quoi que ce soit... trier les affaires, ou même te changer les idées, fais-moi signe. »

Elle releva les yeux vers lui. « Merci, Antoine. Mais dis-moi, toi qui connais tout le monde ici, tu te souviens de quelqu’un du nom de Julien ? »

Sa question sembla le déstabiliser. Ses doigts cessèrent de tourner autour de la tasse, et il détourna brièvement le regard. « Julien... Oui, bien sûr. Pourquoi tu demandes ça ? »

Louise sentit une pointe de méfiance s’insinuer dans sa voix. « Je suis tombée sur des vieilles lettres et des photos. Il était visiblement proche de ma mère. Je ne m’en souviens pas bien. »

Antoine hésita, pesant visiblement ses mots. « Julien... Il était... une connaissance de ta mère. Un homme du village. Mais tout ça, c’est du passé, Louise. Peut-être que ça ne vaut pas la peine de remuer ces vieilles histoires. »

Elle plissa les yeux, le ton d’Antoine éveillant quelque chose en elle. « C’est facile à dire. Mais il semble que ce passé me rattrape, que je le veuille ou non. »

Il esquissa un sourire tendu. « Oui, je comprends. Mais fais attention, Louise. Parfois, il vaut mieux laisser certaines choses enfouies. »

Elle ne répondit pas, sentant une tension sourde envahir la pièce. Antoine termina rapidement son café et se leva.

« Bon, je vais te laisser. N’hésite pas à m’appeler, d’accord ? »

Louise hocha la tête, mais son esprit était déjà ailleurs, tourné vers le carnet noir et la photo qu’elle avait trouvée.

Une fois seule, elle retourna à la console où elle avait laissé le carnet, mais il avait disparu.

Le souffle coupé, Louise scruta la pièce, le cœur battant à toute allure. Antoine avait-il vu quelque chose ? L’avait-il pris ? Ou était-ce autre chose ? Juste sous la console, une fine traînée de poussière semblait perturbée, menant vers la porte.

Une fois encore, la maison sembla se refermer sur elle, emplie de secrets qu’elle n’était pas certaine de vouloir découvrir.