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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Disgrâce


Clara Morel

Dans l'obscurité feutrée du bureau, seul le tic-tac incessant de l'horloge murale venait troubler le silence suffocant. Clara était assise, dos droit, sur une chaise inconfortable face à l'inspecteur-chef Lambert. Les stores de la fenêtre, à moitié tirés, laissaient passer des faisceaux de lumière grise qui tranchaient l'atmosphère lourde. Son trench-coat usé était posé sur ses genoux, comme une armure abandonnée. Elle avait connu des interrogatoires plus rudes, des confrontations plus violentes, mais rien ne ressemblait à l'intensité glaciale de ce moment.

« Vous nous avez mis dans une position intenable, Morel. » Lambert, un homme massif aux tempes grisonnantes, croisa les bras en s'appuyant contre son bureau. « Écoutez, je ne vais pas m'embarrasser de faux-semblants. Votre carrière est en ruines. Le scandale avec ce témoin… Vous savez que le commissariat n’a pas les moyens de gérer ce genre de publicité. »

Clara serra la mâchoire. Elle s'était repassé ces mots des dizaines de fois dans sa tête avant même qu’ils ne soient prononcés. Le scandale. Tout le monde ne parlait plus que de ça. Un témoin clé disparu sous sa surveillance. Des protocoles ignorés, des décisions instinctives jugées irréfléchies par ses supérieurs. Et pourtant, elle savait qu’elle avait raison. Elle l'avait toujours su. Mais dans le monde froid et méthodique qu’elle maîtrisait autrefois, ses certitudes ne valaient plus rien.

« Je n’ai pas à justifier mes choix, chef, » répondit-elle d'une voix neutre, mais son ton trahissait un mélange d’amertume et de défi. « Ce témoin aurait fini par disparaître quoi qu’il arrive. Ce que je voulais— »

« Ce que vous vouliez, c'était peut-être noble, » coupa Lambert, levant une main pour la faire taire. « Mais ce que les médias en ont fait, c’est une autre histoire. Alors maintenant, il me faut une solution. Pas des justifications. »

Il y eut un silence. L’air semblait s’épaissir, et Clara sentit la colère monter en elle, instinctive, comme un animal piégé. Mais elle ravala ses mots, passant une main sur le trench-coat sur ses genoux, geste mécanique pour contenir son irritation. La surface du bureau, où une pile de dossiers mal rangés témoignait de l’épuisement administratif accumulé, attira son regard. Derrière Lambert, les stores grinçaient doucement alors qu’un courant d’air jouait avec eux, comme pour accentuer le malaise déjà présent.

« Une solution, donc. » Clara redressa les épaules, croisant les bras pour dissimuler le tremblement de ses mains. « Et quelle est la vôtre ? Me mettre à la porte ? Vous savez aussi bien que moi que je suis votre meilleure enquêteuse. »

Lambert ricana sèchement. « Peut-être que vous l’étiez. Mais maintenant vous êtes devenue un boulet. Une distraction, une anomalie dans un système qui exige de la clarté. Alors, non, je ne vais pas vous mettre à la porte. Pas encore. » Il sortit un dossier fin de sous une pile chaotique et le posa devant elle. « Saint-Luc. Une ville au milieu de nulle part. »

Clara fronça les sourcils tout en ouvrant le dossier. Les premières pages étaient un rapport succinct. « Vincent Leroy, écrivain... suicide suspect... lac... » Un frisson traversa son échine. Elle releva les yeux, cherchant des explications. Lambert poursuivit.

« Un suicide. Ou peut-être pas. L’homme enquêtait sur des disparitions dans cette ville. Sa mort a soulevé quelques questions, mais pas assez pour que ça attire l’attention nationale. Mais croyez-moi, c’est le genre d’endroit où une étrangère comme vous peut passer inaperçue. Et puis, Saint-Luc... c’est un nid à rumeurs et superstitions. Vous y trouverez peut-être plus qu’un simple cas de suicide. Si vous réussissez à clarifier les circonstances de sa mort, peut-être que vous pourrez récupérer un semblant de crédibilité. Sinon, eh bien… »

Il laissa sa phrase en suspens, mais son regard disait tout. L’ultimatum était clair : résoudre cette affaire ou disparaître, remplacée par un enquêteur plus docile, moins entaché.

Clara referma le dossier avant même d'avoir parcouru les détails. « Une punition déguisée en opportunité. Charmant. »

« Appelez-la comme vous voulez, » dit Lambert en haussant les épaules. « Vous partez demain matin. Prenez ce que vous devez. Et Morel… » Il s’arrêta alors qu’elle se levait, sa silhouette tendue contre la lumière grise. « ...Ne me décevez pas encore. »

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De retour dans son appartement exigu, Clara fit glisser son trench-coat sur le dos d’une chaise. L’endroit respirait un minimalisme presque clinique : des meubles fonctionnels, peu de décorations. Seule une étagère en bois massif, croulant sous les livres policiers et les manuels de criminologie, trahissait un soupçon de personnalité. Elle s'affala sur son canapé, le dossier de Saint-Luc à portée de main.

Mais ce n’était pas vers les pages remplies de faits secs qu’allait son attention. Dans un tiroir du meuble télé, elle chercha à tâtons et en sortit une petite boîte métallique. Clara ouvrit la boîte avec précaution, dévoilant une montre ancienne aux aiguilles délicates. La montre de Jules.

Ses doigts parcoururent machinalement la surface usée, comme si ce simple contact pouvait raviver un souvenir enfoui. Jules, son frère aîné, disparu depuis deux ans. Le poids de cette absence était toujours là, inaltérable. Un souvenir vif lui revint : Jules riant aux éclats un été, le soleil jouant sur la vitre de cette même montre qu’il avait fièrement reçue de leur père. Leur dernière dispute, en revanche, était plus floue, mais la douleur qui l’accompagnait était bien réelle.

Un frisson la parcourut tandis qu’elle se souvenait de leurs derniers échanges. Des disputes, des silences gênés, puis plus rien. La douleur sourde du regret, mélangée à une colère qu’elle ne parvenait jamais à définir. Elle attacha la montre à son poignet, son mécanisme silencieux semblant peser plus lourd que de raison. Une promesse tacite, un rappel constant.

Avec un soupir, elle ouvrit enfin le dossier. Les photos de Vincent Leroy lui sautèrent aux yeux. Un homme maigre, les traits creusés, les yeux hantés. Des images de sa maison, un chalet isolé à la lisière d’une forêt. Quelques pages de notes griffonnées parlaient de disparitions locales, d’un lac au centre de superstitions anciennes.

Un détail attira particulièrement son attention : une mention rapide de Jules. « Aperçu près du lac peu avant sa disparition. »

Son cœur se serra. Lambert avait omis cette information, ou peut-être ne l’avait-il même pas remarquée. Mais pour Clara, cela changeait tout. Ce n’était plus seulement une mission de réhabilitation. C’était personnel.

Un croquis plié dans le dossier montrait un étrange symbole dessiné dans les marges des notes de Vincent : un cercle fendu par trois lignes irrégulières, presque griffonnées, et une phrase énigmatique : « Le lac murmure ce qu’il est interdit d’entendre. »

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Le lendemain matin, une pluie fine et persistante accompagnait son départ. La gare de banlieue était presque déserte, les rares voyageurs emmitouflés dans des manteaux épais. Clara, elle, se tenait droite sur le quai, son sac en bandoulière jeté sur son épaule. Le train qui allait l’emmener à Saint-Luc grinça en arrivant, un monstre d’acier usé par le temps.

Elle monta à bord, s’installant près d’une fenêtre embuée. Dehors, le paysage commença à défiler : des immeubles ternes remplacés progressivement par des collines brumeuses et des forêts humides. Le poids de sa mission, de cette dernière chance, s’abattit sur ses épaules tandis qu’elle observait la pluie tracer des lignes tremblantes sur la vitre.

Saint-Luc se rapprochait, tapi dans l’ombre des montagnes, et avec lui l’écho de Jules, toujours aussi insaisissable. Clara resserra son trench-coat autour d’elle. Cette fois, elle comptait obtenir des réponses.