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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Prologue : L'ombre sur la Seine


Troisième personne

La brume s’élevait paresseusement de la Seine, enveloppant Paris d’un voile grisâtre, comme si la ville elle-même cherchait à dissimuler un secret inavouable. L’aube naissante, filtrée par les nuages épais, n’était qu’une lueur pâle, insuffisante pour percer l’obscurité accumulée sous le Pont des Arts. Les pavés détrempés reflétaient les rares halos tremblotants des réverbères, tandis que le clapotis rythmé de l’eau se mêlait au murmure distant de la circulation, créant une symphonie oppressante de solitude et de mystère.

C’est un joggeur qui l’avait vu en premier. Une silhouette désarticulée flottant à moitié hors de l’eau, accrochée à une arche du pont. Son cri d’horreur avait résonné comme un écho brisé dans la tranquillité froide du matin. Un passant s’était arrêté, puis un autre, et bientôt, les sirènes de la police avaient déchiré le silence, projetant leur lumière bleue sur les eaux sombres.

L’inspecteur Arnaud Lefèvre descendit précautionneusement les berges glissantes pour rejoindre la scène. Chaque pas faisait crisser les gravillons humides sous ses chaussures, un son minuscule mais amplifié dans la tension ambiante. La lumière vacillante d’une lampe torche dévoila un corps d’homme vêtu de vêtements imbibés, collant à une peau livide aux nuances gris-bleues. L’odeur métallique de l’eau, mêlée à celle plus insidieuse de la mort, emplissait l’air, rendant chaque respiration difficile.

— Homme, début de la quarantaine, murmura l’un des techniciens en prenant des notes. Pas d’effets personnels sur lui, sauf ce carnet.

Il tendit à Lefèvre un objet rectangulaire détrempé, relié en cuir noir. Les pages, imbibées d’eau, laissaient pourtant deviner des caractères étranges, à la fois illisibles et menaçants, comme autant de fragments de codes ou de symboles oubliés. Lefèvre fronça les sourcils, intrigué, puis glissa précautionneusement le carnet dans une pochette plastique.

— Suicide, probablement, dit une voix derrière lui, brusque et détachée.

Lefèvre se retourna pour faire face à un homme vêtu en civil, cigarette à la main. Antoine Giraudot. Il n’avait pas besoin de se présenter. Son nom circulait dans les couloirs de la police comme un avertissement silencieux. Lefèvre savait qu’il appartenait à une sphère bien au-delà de sa juridiction.

— Suicide ? répéta Lefèvre avec scepticisme, le regard fixé sur les poignets du cadavre. Vous avez vu les traces de lutte sur ses avant-bras ? Ce n’est pas une simple noyade.

Giraudot haussa légèrement les épaules, exhalant une volute de fumée qui se mêla à la brume environnante.

— Peut-être qu’il s’est débattu contre l’idée même de sauter, inspector. Ou peut-être qu’il a été aidé. Mais vous feriez bien de ne pas trop y réfléchir.

Les mâchoires de Lefèvre se crispèrent face à ce désintérêt apparent. Il sentit un frisson remonter le long de sa colonne vertébrale, bien que l’air ne soit pas particulièrement glacé à cet instant.

— Alors, c’est votre problème ?

Giraudot esquissa un sourire énigmatique, mais ses yeux restaient durs. Il se tourna brièvement vers un homme en costume sombre qui observait la scène à distance, près des véhicules de la police. Un échange silencieux de regards, un mouvement imperceptible de tête, et Giraudot parut prendre une décision.

— Prenez vos clichés, inspecteur. Mais votre rapport devra passer par moi. Compris ?

Lefèvre hocha la tête, serrant les dents pour contenir son irritation. Il avait appris à reconnaître les situations où il valait mieux obéir sans poser de questions. Pendant que les techniciens s’affairaient à extraire le cadavre de la rivière, Lefèvre observa le visage de l’homme noyé, maintenant éclairé par les projecteurs. Il y avait dans cette expression figée, dans ces yeux mi-clos et cette bouche entrouverte, une étrangeté glaciale. Comme si le mort cherchait encore à parler, à hurler une vérité que personne ne voulait entendre.

***

Quelques heures plus tard, au siège de la DGSE, Antoine Giraudot déposa le carnet détrempé sur son bureau, à côté d’une photo partiellement brûlée trouvée dans la poche intérieure de la victime. Sur le cliché, les flammes avaient dévoré les détails périphériques, mais un visage restait visible, impérieux malgré son altération.

Alice Duval.

Giraudot resta figé, les doigts tapotant nerveusement sur le bois poli de son bureau. Le nom et le visage d’Alice évoquaient une cascade de souvenirs. Brillante, mais instable. Une analyste au talent redoutable… et à la loyauté douteuse. Sa disparition après l’échec d’une mission critique avait laissé des traces profondes, un mélange de colère et d’inquiétude jamais dissipées.

— Qu’en pensez-vous ? demanda une voix grave et maîtrisée, surgissant de l’ombre du cadre de la porte.

Victor Lambert. Parfaitement détendu malgré le caractère délicat de la situation, il avançait d’un pas lent, imposant. Son costume impeccable reflétait à la fois son contrôle et l’ambiguïté qu’il incarnait.

— Je pense qu’elle joue encore son jeu, répondit Giraudot en se levant avec une raideur contenue. Elle n’a jamais été complètement hors de jeu, quoi qu’elle veuille nous faire croire.

Victor esquissa un sourire, mais son regard restait indéchiffrable. Il ramassa la photo avec une lenteur calculée, l’observa brièvement, puis la reposa.

— Si elle est impliquée, cela compliquera les choses. Vous savez ce que cela implique.

Giraudot hocha la tête, son expression se durcissant.

— L’affaire sera classée comme un suicide. Officiellement, rien de spécial. Mais officieusement…

Il marqua une pause, laissant l’idée suspendue dans le silence. Ils savaient tous les deux ce que cela signifiait.

Victor glissa une main dans sa poche, regardant le carnet, puis Giraudot.

— Gardez-moi informé.

Quand il se retrouva à nouveau seul, Giraudot s’assit lentement, comme si le poids de la scène précédente venait de retomber sur ses épaules. Il ouvrit un dossier numérique sur son écran, un fichier discret mais méticuleusement alimenté depuis des années. Alice Duval. Une vie fragmentée en rapports, en extraits de conversations interceptées, en images capturées à son insu.

Il scanna rapidement les informations, puis déplaça un fichier dans un dossier prioritaire. Une notification automatique fut envoyée à une équipe spéciale. Le carnet codé, la photo d’Alice… tout cela convergeait.

Alice ne savait pas encore qu’elle était redevenue une cible. Mais elle le saurait bientôt.

Et cette fois, pensa Giraudot en fixant l’écran, elle n’aurait nulle part où fuir.

***

À l’autre bout de Paris, dans un petit appartement du 11e arrondissement, Alice Duval, toujours plongée dans le silence de sa routine, ignorait encore tout de ce qui se tramait. Mais cela ne durerait pas.