Chapitre 2 — Le message posthume
Alice Duval
Alice Duval était assise sur une chaise en métal, son café froid à portée de main, les yeux fixés sur l’écran de son ordinateur portable. Les volets fermés laissaient filtrer un rai de lumière qui projetait une ombre diffuse sur son bureau encombré. Des feuilles couvertes d’équations et de notes griffonnées côtoyaient un vieux calepin usé. Une montre au bracelet en cuir noir reposait à côté de son clavier, figée comme si le temps lui-même avait décidé de s’arrêter.
Une plante fanée, oubliée dans un coin, et un miroir fendu sur une commode ajoutaient au décor un sentiment d'abandon. Ces objets racontaient silencieusement l’histoire d’une femme tentant d’échapper à un passé qui la rattrapait toujours.
Elle vivait pour ces instants de calme, dans cet environnement soigneusement contrôlé qu’elle avait façonné. Pourtant, ce matin-là, ce calme était illusoire. Un e-mail venait d’apparaître dans sa boîte de réception, sans expéditeur clair, déclenchant une alarme sourde dans son esprit.
Objet : « Tu n'aurais jamais dû revenir. »
Alice plissa les yeux, son instinct de méfiance en alerte immédiate. Son cœur battait plus vite, mais son visage resta impassible. Une tension glaciale envahit sa mâchoire, et une sueur froide perla à la base de sa nuque. Elle ouvrit le message avec hésitation.
Le contenu était bref, presque cryptique :
« Les ombres se rapprochent. Regarde le fichier joint. Tu comprendras. –C. »
Elle sentit une décharge, glaciale et brutale, lui parcourir l’échine. « C. » Cela ne pouvait être que Charles. Mais c’était impossible. Charles était mort.
La nouvelle l’avait frappée comme un coup de massue une semaine plus tôt, alors qu’elle feuilletait machinalement un journal. « Charles Fournier, analyste, retrouvé mort dans des circonstances suspectes. Suicide présumé. »
Son regard se perdit un instant sur le miroir fendu. Elle revit le visage de Charles, son sourire en coin, son regard intense lorsqu’ils travaillaient côte à côte à la DGSE. Une mélancolie amère s’empara d’elle. Charles, cet homme méthodique et prudent, se suicider ? Non, cela ne collait pas. Mais alors, ce message ? Était-ce un leurre ? Une tentative de manipulation de la part d’un tiers ?
Alice respira profondément et ouvrit la pièce jointe. Ce fichier nécessitait une clé de décryptage. Pas une surprise, venant de Charles. Elle pianota rapidement sur le clavier, appliquant des algorithmes qu’elle avait développés pour ce genre de situation.
La procédure prit plusieurs minutes, des minutes où le silence de l’appartement semblait s’alourdir. Un léger bruissement derrière elle, comme un craquement du parquet, la fit se figer. Elle tendit l’oreille, mais rien ne suivit. Elle reprit son travail, mais cette sensation d’être observée ne la quittait pas.
Enfin, le fichier s’ouvrit, révélant une ligne énigmatique en haut d’un document textuel :
« Opération JANUS. Code 7A. »
Sous cette mention, des paragraphes entiers de texte semblaient avoir été corrompus ou volontairement altérés. Seuls quelques fragments étaient lisibles :
« … figures de l’ombre … infiltration au sein des institutions … noms codés : HERMÈS, MINERVE … »
Puis, en bas de page, une mention presque anodine, mais qui fit l’effet d’un coup de poignard :
« A.D. : Cible potentielle. »
Alice recula légèrement sur sa chaise, comme si l’écran lui renvoyait une vérité qu’elle ne voulait pas affronter. Son propre nom apparaissait dans ce document. Charles avait découvert quelque chose d’assez grave pour en faire un ultimatum post-mortem.
Elle passa une main nerveuse dans ses cheveux attachés en queue de cheval, ses pensées tournoyant à une vitesse vertigineuse. Charles savait. Mais savait quoi exactement ? Et pourquoi l’avait-il désignée comme cible ?
Elle se leva, incapable de rester immobile, et fit les cent pas dans son appartement exigu. Le parquet craquait à chaque mouvement, faisant écho à ses pensées désordonnées. Une partie d’elle-même insistait pour qu’elle efface tout : l’e-mail, le fichier, les traces de cette soudaine réapparition de Charles, et qu’elle reprenne sa vie — ou ce qu’il en restait — là où elle l’avait laissée. Mais une autre partie, plus profonde, plus enracinée, savait qu’elle ne le ferait pas.
Revenant s’asseoir, elle plongea dans les métadonnées du fichier. Si Charles avait suivi ses anciennes habitudes, il aurait laissé des indices. C’était leur langage secret autrefois, lorsqu’ils travaillaient ensemble : toujours insérer une empreinte numérique, un message caché.
Son expertise en cybersécurité prit le relais, et elle entra dans un état de concentration quasi hypnotique. Des lignes de code défilèrent sous ses yeux alors qu’elle décortiquait chaque bit d’information. Enfin, elle trouva quelque chose : une chaîne de caractères imbriquée dans les données hexadécimales.
« 48.8566N, 2.3522E. »
Les coordonnées de Paris. Plus précisément, le centre approximatif de la ville. Ce n’était pas une destination spécifique, mais un rappel géographique — un point de départ. Charles voulait qu’elle reste à Paris.
Pourquoi ?
Elle fronça les sourcils et continua d’explorer le fichier. Après plusieurs autres minutes, une deuxième chaîne attira son attention :
« 74:65:78:74:00:45:6D:6D:61. »
Un sourire, mince et amer, effleura ses lèvres. « Emma. » Le prénom de sa sœur, dissimulé dans un format codé. Charles l’avait délibérément inséré ici, comme une façon de la forcer à penser à elle.
La culpabilité, comme un vieux spectre qu’elle n’avait jamais réussi à exorciser, resurgit brutalement. Emma. Elle s’était promis de la protéger, de lui offrir une vie normale, loin des ténèbres dans lesquelles elle avait pataugé. Et voilà que son passé, celui qu’elle avait si soigneusement enterré, revenait la hanter. Ce message était un avertissement : Emma pourrait être en danger.
Alice se raidit. Une vibration discrète interrompit ses pensées : son téléphone avait reçu une notification. Elle le saisit rapidement, mais il ne montrait rien d’inhabituel. Pourtant, le doute s’insinua. Était-elle déjà surveillée ?
Elle savait que ce ne serait pas suffisant. Elle devait en apprendre davantage, et vite. Mais pour cela, il lui faudrait des ressources. Le genre de ressources qu’elle n’avait pas dans son appartement barricadé.
Elle se leva d’un bond, attrapa son blouson en cuir et fourra son ordinateur portable dans un sac. Son regard s’attarda un moment sur la carte du monde accrochée au mur, marquée de trous d’épingles et de tracés à moitié effacés. Chaque marque racontait une histoire, une mission, un souvenir qu’elle aurait préféré oublier. Ses doigts effleurèrent une épingle rouge au centre de l’Europe. « JANUS », murmura-t-elle. Ce mot lui disait quelque chose, mais le souvenir restait flou, voilé par des années de répression volontaire.
Elle glissa un dernier regard autour de la pièce, ses pensées tourbillonnant entre Charles, Emma et le mot JANUS. Puis, résolue, elle ouvrit la porte de son compartiment secret et s’équipa pour la suite.