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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1Sous la Pluie Parisienne


Lili

Le ciel parisien était d’un gris lourd, étiré comme une toile humide prête à se déchirer sous le poids d’une pluie imminente. Lili referma la porte de son petit studio avec un soupir discret, le claquement résonnant à peine dans la cage d’escalier froide et vide. Elle jeta un coup d’œil à la clé dans sa main, encore étonnée qu’elle soit devenue la sienne. Cet appartement sous les toits, avec son plafond bas et ses murs fatigués, n’avait rien de chaleureux, mais il était à elle. C’était un début, pensa-t-elle, sans être certaine de ce que cela signifiait.

Elle descendit les marches irrégulières, ses pas résonnant faiblement dans cet espace exigu. À chaque craquement du bois sous ses semelles, un écho semblait répondre, comme pour souligner la solitude qui l’accompagnait. En atteignant la rue, une fine bruine commençait à tomber, embrumant légèrement l’air déjà chargé de l’odeur métallique de la pluie. La lumière, diffuse et blanchâtre, glissait sur les pavés mouillés, créant des éclats tremblants sous ses pieds. Elle resserra son écharpe autour de son cou, sentant le froid s’infiltrer malgré ses vêtements.

Paris l’accueillait avec sa mélancolie, une ville qui semblait refléter son propre état d’esprit, où même la beauté semblait avoir un goût de tristesse. Elle leva les yeux vers les façades haussmanniennes, floues dans la lumière vacillante, et se surprit à penser que la ville ressemblait à un tableau à moitié effacé. Les contours demeuraient, mais les couleurs semblaient s’être égarées.

Elle marchait sans réel but, suivant les ruelles étroites qui s’entrecroisaient comme les nervures d’une feuille. Chaque coin semblait raconter une histoire qu’elle n’était pas prête à entendre, et pourtant elle avançait, attirée par les vitres éclairées des cafés, les façades vieillies et les reflets mouvants de la Seine au loin. Elle passa devant un vieil homme qui ajustait son parapluie en sifflotant un air inconnu, sa mélodie se mêlant au bruissement de la pluie. Ce petit moment, presque insignifiant, fit vaciller quelque chose en elle. Et si elle s’arrêtait, elle aussi, quelque part ? Mais ses jambes la portèrent encore un peu plus loin.

Ses pensées dérivèrent inévitablement vers son studio, laissé derrière elle. Les toiles éparpillées dans la pièce, les pinceaux figés dans des pots, les éclats de peinture séchée sur le sol – tout cela témoignait d’un passé qu’elle n’arrivait pas à raviver. Les souvenirs de Clara flottaient toujours en arrière-plan, une présence à la fois douce et insupportable. La culpabilité s’accrochait à elle comme une seconde peau, froide et pesante.

Elle s’arrêta soudain devant une vitrine embuée. « L’Encre Vagabonde », proclamait une pancarte en bois légèrement usée. À travers la buée, elle distingua des piles de livres, certains penchés, d’autres entassés de manière chaotique sur des étagères en bois. Une lumière chaude, filtrée par des abat-jours, donnait à l’intérieur une allure de cocon, un contraste saisissant avec l’humidité glaciale de la rue. À travers les carreaux, elle aperçut un chat noir endormi sur une pile de livres, ses pattes repliées sous lui, comme si cet endroit était un refuge même pour les âmes errantes.

Ses doigts effleurèrent la poignée de la porte. Elle hésita, le regard attiré par son propre reflet dans la vitre. Ses cheveux blonds cendrés, attachés en une queue de cheval négligée, semblaient ternes sous l’éclairage diffus de la rue. Ses yeux bleus-gris étaient cernés, comme toujours. Elle semblait loin, distante, presque étrangère à elle-même. Elle détourna le regard, ne sachant si elle fuyait son image ou ce qu’elle ressentait en l’observant. Entrer ou repartir ? La chaleur visible de la librairie la tentait, mais l’idée de croiser des regards, même distraits, lui donnait envie de s’éclipser.

Finalement, elle poussa la porte, et la clochette tinta doucement au-dessus de sa tête. Une odeur de papier vieilli et de bois ciré l’envahit immédiatement, enveloppante comme un vieil ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps. Le craquement du parquet sous ses pas semblait beaucoup plus chaleureux que celui de l’escalier qu’elle avait descendu plus tôt.

L’espace était compact mais accueillant, chaque recoin débordant de livres anciens et récents. Au fond de la pièce, un homme grand et mince, vêtu d’une chemise froissée et d’une veste usée, passait un doigt distrait sur le dos d’un ouvrage relié.

Élio. Elle ne savait pas encore qui il était, mais quelque chose dans sa posture, dans la manière languissante dont il se déplaçait, attira son attention. Il releva lentement la tête lorsqu’il sentit sa présence, ses yeux noisette la fixant un instant avec une pointe de curiosité derrière laquelle brillait une once de fatigue. Puis un sourire sarcastique étira ses lèvres, comme une fenêtre entrouverte sur une personnalité plus complexe.

« Besoin d’un parapluie ou d’un livre ? » demanda-t-il, sa voix empreinte d’une ironie douce qui n’était pas tout à fait hostile.

Lili hésita, cherchant une réponse qui ne viendrait pas. Son mutisme sembla l’intriguer davantage, mais il n’insista pas et retourna à son rangement, laissant la pièce vibrer légèrement sous le craquement discret de ses pas sur le parquet.

Elle se dirigea vers une étagère au hasard, son regard glissant sur les titres sans réellement les lire. Sa main s’arrêta sur un livre, mais elle n’osa pas encore le tirer. Derrière elle, les pas d’Élio s’arrêtèrent.

« Ce n’est pas souvent qu’on voit quelqu’un entrer ici sans plonger directement dans le coin des best-sellers, » dit-il, une pointe de moquerie dans la voix. « Vous n’avez pas l’air d’une touriste en quête de souvenirs non plus. »

Lili se retourna et haussa légèrement les épaules, un sourire timide, presque imperceptible, effleurant ses lèvres.

« Je... je regarde juste, » murmura-t-elle, sa voix hésitante à peine audible au-dessus du bruissement lointain de la pluie à l’extérieur.

Élio pencha la tête, comme pour mieux l’entendre. « Regarder est un bon début, » répondit-il, plus doucement cette fois. « Paris est une ville pleine de choses à regarder... et à éviter, » ajouta-t-il avec une pointe d’amertume qu’il camoufla mal.

Elle ne répondit pas, mais il lui sembla que son silence ne le mettait pas mal à l’aise. Au contraire, il semblait presque apprécier cette absence de paroles, comme si elle ne cherchait pas à combler un vide qu’il connaissait trop bien.

Après quelques minutes, Lili choisit enfin un livre – un recueil de poésie, bien que son choix ait été plus instinctif que réfléchi. Elle s’approcha du comptoir où Élio s’était installé, feuilletant distraitement un carnet noir qu’il referma rapidement en la voyant arriver.

« Bonne prise, » dit-il en désignant le livre. Il le scanna avec une lenteur exagérée, avant de tapoter doucement la couverture. « Celui-là, c’est pour les jours où la pluie ne suffit pas à remplir le vide. »

Lili fronça légèrement les sourcils, mais il n’ajouta rien. Elle paya en silence, et il glissa le livre dans un sac en papier brun qu’il poussa lentement vers elle.

« Revenez si ce livre ne suffit pas, » dit-il, son ton à mi-chemin entre la blague et la sincérité.

Elle sortit sans répondre, la clochette résonnant encore dans son esprit bien après qu’elle eut franchi la porte.

De retour dans son studio, elle posa le sac sur la table près de la fenêtre. Les toits en ardoise scintillaient sous la pluie fine, et la lumière grise semblait s’écraser contre les vitres. Elle sortit le livre et le feuilleta distraitement, mais ses pensées revenaient sans cesse à la librairie et à cet homme, Élio, dont l’attitude oscillait entre détachement et profondeur.

Elle posa le livre ouvert sur la table et s’assit, le regard perdu dans le vide. Ce geste simple de choisir un livre, pourtant insignifiant, semblait avoir réveillé un murmure en elle, un écho fragile d’une époque où elle n’hésitait pas à créer.

Sa main effleura machinalement un pinceau posé à côté d’une toile vierge. Elle le prit, le tourna entre ses doigts, puis le reposa avec un soupir. La nuit tomba doucement sur Paris, enveloppant la ville d’une ombre feutrée. Lili resta là, immobile, contemplant le livre ouvert devant elle et la pluie qui continuait de danser contre les carreaux.

Un début, pensa-t-elle. Peut-être un début de quelque chose.