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Romans de romance dans un seul endroit

Chapitre 1La nuit de la séparation


Troisième personne

Les pas précipités de la reine Seraphine résonnaient sur les dalles froides du Palais du Crépuscule, s'entremêlant aux murmures étouffés des murs anciens. L'air était chargé d'une tension palpable, chaque recoin du palais semblait retenir son souffle face à l'urgence de la nuit. Ses bras enlaçaient fermement les deux nourrissons, Élianna et Éléonore, qui dormaient paisiblement, inconscientes du tourment qui consumait leur mère.

La reine avançait dans les couloirs déserts, son visage d'une beauté froide et sévère dissimulant à peine le poids de sa décision. Elle connaissait chaque pierre de ce palais, ses passages secrets, ses ombres chargées de vérité et de mystère. Mais cette nuit-là, les murs familiers semblaient se refermer sur elle, comme un juge silencieux de ses actes.

Les mots de l'Oracle tournaient en boucle dans son esprit, aussi acérés qu'une lame. « Si elles restent ensemble, elles provoqueront l'effondrement des cours de l’Aube et du Crépuscule. » Elle avait tenté, en vain, de repousser cette prophétie. Mais les visions apocalyptiques rapportées par ses conseillers, les tremblements de terre magiques dans les Terres de l’Oubli, et les murmures croissants d’une rébellion l’avaient convaincue. Les forces opposées des cours s’intensifiaient, et ses filles en étaient la clé.

Elle atteignit enfin une lourde porte en chêne noir, sculptée de motifs représentant des étoiles et des ombres, symbole de la cour du Crépuscule. Deux gardes en armure sombre se tenaient devant, leurs regards hésitants reflétant l’étrangeté de cette heure tardive.

— Majesté, tout va bien ? demanda l’un d’eux, sa voix teintée de respect mêlé de doute.

— Laissez-nous, répondit-elle d’une voix basse mais inébranlable.

Ils échangèrent un regard, puis s’inclinèrent avant de s’éloigner. Quand leurs pas disparurent, elle murmura une incantation en ancien faë, traçant des symboles complexes dans l'air avec ses doigts. La porte s’ouvrit lentement dans un grincement sinistre, révélant une salle cachée baignée d'une lumière argentée et irréelle.

Le sanctuaire, oublié de presque tous, était un vestige des premiers royaumes. Ses murs étaient gravés d'anciennes prophéties et de fresques illustrant des batailles légendaires et des pactes scellés entre les cours. Au centre, un cercle de pierres luminescentes pulsait d'une magie ancienne, emplissant la pièce d'une énergie vibrante et intimidante.

Seraphine pénétra dans la pièce, l’angoisse lui tirant chaque pas. Elle déposa doucement Élianna et Éléonore au centre du cercle, leurs visages identiques illuminés par la lueur des pierres. Les bébés soufflaient légèrement, leurs petits poings fermés contre leur poitrine, leurs cheveux sombres encadrant leurs traits délicats.

— Pardonnez-moi, murmura Seraphine, sa voix tremblante sous le poids de sa culpabilité. Si seulement il existait une autre voie...

Les mots lui semblaient vains, incapables de contenir l’immense douleur qui l’habitait. Elle se mit à genoux, ses mains tremblant alors qu'elle ouvrait un grimoire ancien couvert de runes complexes. Les pages, imprégnées de magie, vibraient légèrement sous ses doigts, et les écritures d’une langue oubliée scintillaient d’une lumière inquiétante.

Elle commença à réciter. Les syllabes faë coulaient de ses lèvres, une mélodie étrange et discordante. Les murs du sanctuaire semblèrent vibrer en réponse, et les pierres du cercle s’illuminèrent, projetant des ombres mouvantes sur les fresques.

Un vent surnaturel se leva, agitant les cheveux de Seraphine et les petites robes des jumelles, comme si elles étaient emportées par une force invisible. Les nourrissons, jusque-là calmes, commencèrent à gémir, leurs minuscules poitrines se soulevant plus vite, sentant peut-être l’altération imminente.

Malgré son assurance extérieure, Seraphine était consumée par le doute. Une scène lui traversa l'esprit : celle d'une conversation avec l'Oracle, lorsqu'elle avait envisagé d'unir les cours par un mariage ou une alliance plutôt que par cette séparation. Mais l’Oracle avait simplement répondu : « Elles sont la clé, mais ensemble, elles deviendront la serrure finale. »

La lumière du cercle s’intensifia, presque aveuglante. Seraphine posa une main tremblante sur la tête de chacune de ses filles, cherchant un dernier contact avec elles.

— Élianna, tu resteras ici, héritière du Crépuscule, digne de ce royaume. Éléonore, ma douce lumière, tu seras envoyée là où les ombres ne peuvent t’atteindre. Puisses-tu trouver la paix que je n’ai pas su préserver.

Elle se pencha pour embrasser le front d’Éléonore, laissant une larme rouler sur sa joue. C’était un geste simple, mais chargé d’un amour qui transgressait les mots.

Un tourbillon doré se forma au-dessus d'Éléonore, la magie du portail s'activant avec une violence inattendue. Les pierres du cercle vibrèrent, et la lumière dorée s’éleva, emportant l’enfant dans une explosion de lumière aveuglante.

C'était terminé. Quand la lumière s’éteignit, Éléonore avait disparu.

Seraphine resta immobile, son regard fixé sur l’endroit vide où sa fille avait été. Ses doigts crispés tremblèrent, mais elle força son corps à se tourner vers un coin reculé du sanctuaire. Là, derrière un mur gravé d'anciennes runes, se trouvait une cache secrète.

Elle murmura une autre incantation, plus douce, et le mur se fendit légèrement, révélant une cavité où elle plaça une lettre scellée.

— Un jour, vous comprendrez, dit-elle dans un souffle.

Elle savait que cette lettre, codée avec soin, contenait un espoir ténu : celui qu’un jour, ses filles puissent se retrouver et réparer ce qui avait été brisé cette nuit.

Le mur se referma, enfermant la lettre et les secrets qu’elle portait. En prenant Élianna dans ses bras, Seraphine quitta le sanctuaire.

Le Palais du Crépuscule était inhabituellement silencieux, comme si les murs eux-mêmes pleuraient la perte de l’une des leurs. Seraphine marcha dans les couloirs avec le poids d’une reine et d’une mère, sachant que ses choix la hanteraient longtemps après cette nuit.

Au-dessus d’elle, les étoiles luisaient dans le ciel nocturne, solitaires témoins d’une décision qui marquerait à jamais l’histoire des deux cours et des sœurs jumelles.